بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte N°41

فَرْضُ الكِفَايَةِ عَلَى الكُلِّ

Le destinataire du farḍ kifāya · Tous, ou seulement certains ? · al-Subkī fils contre al-Subkī père

Suite directe de la masʾala 40. Une fois acquis qu'il existe un farḍ kifāya — une obligation dont le shāriʿ vise l'accomplissement sans regarder qui l'accomplit — une question logique demeure : à qui, exactement, l'obligation s'adresse-t-elle au moment où elle est imposée ? À tous les mukallafīn (et la réalisation par un seul les libère tous), ou seulement à certains (un sous-ensemble qui porte effectivement le poids du wujūb) ? Tāj al-Dīn al-Subkī tranche ici contre la majorité — et notamment contre son propre père, le Shaykh al-Imām Taqī al-Dīn al-Subkī — pour suivre la position d'al-Imām al-Rāzī : l'obligation pèse sur certains. Mais lesquels ? Trois sous-positions s'affrontent encore.

وَهُوَ عَلَى البَعْضِ وِفَاقًا لِلْإِمَامِ، لَا الكُلِّ خِلَافًا لِلشَّيْخِ الإِمَامِ وَالجُمْهُورِ. وَالمُخْتَارُ البَعْضُ مُبْهَمٌ، وَقِيلَ: مُعَيَّنٌ عِنْدَ اللَّهِ، وَقِيلَ: هُوَ مَنْ قَامَ بِهِ.

« (Le farḍ kifāya) pèse sur certains — en accord avec l'Imām (al-Rāzī) —, non sur tous, à l'opposé du Shaykh al-Imām (al-Subkī père) et de la majorité. Le choix retenu est : certains, indéterminés ; on a dit aussi : déterminés chez Allah ; on a dit : celui qui l'a accompli. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 41 (فرض الكفاية على الكل)

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Tous ou certains ? Le fils contre le père

Cette masʾala est doublement remarquable. D'abord parce qu'elle prolonge un débat technique sur la nature du wujūb du farḍ kifāya : pèse-t-il sur al-kull (tous, et l'acte d'un seul libère tout le monde) ou sur al-baʿḍ (un sous-groupe seulement, les autres n'étant pas obligés) ? Ensuite parce que Tāj al-Dīn al-Subkī (l'auteur) prend ici position contre son propre père Taqī al-Dīn al-Subkī — qu'il appelle respectueusement al-Shaykh al-Imām — pour suivre l'Imām al-Rāzī. Le sharḥ note que le fils mentionne explicitement le père, l'inscrit au côté du jumhūr, et le présente en premier par déférence : « taqwiyatan lahu, fa-innahu ahlun li-dhālika » (« pour le renforcer, car il en est digne »). Mais sur le fond, il choisit l'autre position.

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Vocabulaire essentiel

عَلَى الكُلِّʿalá al-kull
« Sur tous » : le farḍ kifāya pèse sur l'ensemble des mukallafīn, et l'accomplissement par un seul libère tout le monde. Position du jumhūr.
عَلَى البَعْضِʿalá al-baʿḍ
« Sur certains » : seul un sous-ensemble est réellement obligé ; les autres ne le sont pas. Position d'al-Rāzī, choisie par al-Subkī fils.
مُبْهَمٌmubham
Indéterminé : le « certain » qui est obligé n'est pas identifié — ni à nos yeux ni en lui-même. C'est le al-mukhtār chez al-Subkī.
مُعَيَّنٌ عِنْدَ اللَّهِmuʿayyan ʿinda Allāh
Déterminé chez Allah : Allah connaît qui est précisément obligé, mais cela nous demeure caché. Variante intermédiaire.
مَنْ قَامَ بِهِman qāma bihi
« Celui qui l'a accompli » : l'obligé est rétrospectivement désigné par l'acte lui-même. Troisième sous-position.
الإِمَامal-Imām (al-Rāzī)
Dans le vocabulaire des uṣūliyyīn tardifs, « al-Imām » seul désigne Fakhr al-Dīn al-Rāzī (m. 606/1209). Cf. masʾala 40.
الشَّيْخُ الإِمَامal-Shaykh al-Imām
Désignation par al-Subkī fils de son père Taqī al-Dīn al-Subkī (m. 756/1355), grande autorité shāfiʿite.
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Le problème — qui exactement est obligé ?

L'énigme logique du farḍ kifāya · al-kull ou al-baʿḍ ?
Quand le shāriʿ impose un farḍ kifāya — par exemple ṣalāt al-janāza —, qui est obligé au moment de l'imposition, avant que personne ne l'ait encore accompli ?
ProblèmeDestinataire

L'énoncé

La masʾala 40 a établi que le farḍ kifāya est « mā quṣida ḥuṣūluhu min ghayri naẓarin bi-l-dhāt ilá fāʿilihi » — ce dont on cherche l'accomplissement sans regard direct sur l'accomplisseur. Reste cette question : à quel sujet juridique le wujūb s'attache-t-il ?

  • Si le wujūb pèse sur tous (al-kull), alors chaque mukallaf est obligé ; quand l'un l'accomplit, tous sont libérés.
  • Si le wujūb pèse sur certains seulement (al-baʿḍ), alors seul un sous-groupe est obligé ; les autres ne sont pas tenus, même initialement.

Pourquoi cette question est non triviale

Elle paraît purement spéculative, mais elle est cruciale : elle décide de la nature même du wujūb collectif. Le sharḥ Badr al-Ṭāliʿ note que le débat oppose les ḥanafites, mālikites, shāfiʿites et ḥanbalites (qui disent : al-kull) à al-Rāzī, al-Bayḍāwī et al-Subkī fils (qui disent : al-baʿḍ).

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Position majoritaire — ʿalá al-kull (tous)

al-Shaykh al-Imām (al-Subkī père) · al-Jumhūr
Le wujūb pèse sur tous les mukallafīn ; l'accomplissement par un seul libère tout le monde. C'est la position des quatre madhāhib et celle du Shaykh al-Imām, père de l'auteur.
Jumhūral-kull

L'énoncé

« Innahu ʿalá al-kull » — il est sur tous. C'est l'analyse classique du farḍ kifāya formulée comme : « sur tous, et l'accomplissement d'un seul suffit ». Cette position est celle des ḥanafites, mālikites, shāfiʿites et ḥanbalites — donc le jumhūr au sens fort.

L'argument du jumhūr

L'argument central, rapporté par le sharḥ : « yaʾthamūna bi-tarkihi wa-yasquṭu bi-fiʿli baʿḍihim »tous tombent dans le péché si l'acte est délaissé, et l'obligation tombe par l'accomplissement de certains d'entre eux.

  • Or si seuls « certains » étaient obligés et qu'aucun de ces certains ne l'accomplissait, les autres (qui ne seraient pas obligés) ne seraient pas en péché.
  • Le fait que tous soient en péché collectif quand personne ne fait prouve donc que tous étaient bien obligés.

Appui scripturaire

Le sharḥ rapporte qu'al-Subkī père invoque, en faveur de cette position, Sūrat Āl ʿImrān, verset 104 : « Wa-l-takun minkum ummatun yadʿūna ilá al-khayr wa-yaʾmurūna bi-l-maʿrūf wa-yanhawna ʿan al-munkar » — « Qu'il y ait parmi vous une communauté qui appelle au bien, ordonne le convenable et interdit le blâmable. » L'adresse « minkum » (parmi vous) viserait tout le groupe.

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Position d'al-Rāzī et d'al-Subkī fils — ʿalá al-baʿḍ

L'argument logique : seuls « certains » étaient vraiment obligés
L'auteur du matn, suivant al-Rāzī (et avant lui al-Bayḍāwī), tranche : seuls certains sont obligés. La justification est rigoureusement logique.
Choix d'al-Subkīal-baʿḍ

L'énoncé

« Wa-huwa ʿalá al-baʿḍ wifāqan li-l-Imām » — il pèse sur certains, en accord avec l'Imām (al-Rāzī). L'argument du sharḥ : « li-l-iktifāʾ bi-ḥuṣūlihi min al-baʿḍ »il suffit qu'il soit accompli par certains ; donc seuls ces certains étaient l'objet réel du wujūb.

L'argument logique

Le raisonnement, parfaitement net, peut se reformuler ainsi :

  • Si l'obligation pesait sur tous, alors quand l'un l'accomplit, les autres seraient déchargés parce qu'ils étaient obligés et que cette obligation a été remplie.
  • Mais les autres n'ont rien fait ; par quel biais leur obligation aurait-elle été remplie ?
  • Conclusion : ils n'étaient pas, à proprement parler, obligés. Seuls certains l'étaient — et l'accomplissement par un seul de ces certains suffit.

Réponse à l'argument du jumhūr

Mais alors, comment expliquer que tous tombent en péché si la chose n'est pas faite ? Le sharḥ donne la réponse de l'auteur : « ithmuhum bi-l-tark li-tafwītihim mā quṣida ḥuṣūluhu min jihatihim fī al-jumla, lā li-l-wujūbi ʿalayhim »leur péché vient du fait qu'ils ont laissé échapper ce que le shāriʿ voulait voir réalisé par eux globalement, non du fait qu'il pesait sur eux individuellement.

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Si al-baʿḍ, lequel ? — trois sous-positions

Mubham · Muʿayyan ʿinda Allāh · Man qāma bihi
Une fois admis que l'obligation pèse sur certains, reste à savoir lesquels. Trois réponses, dont une est al-mukhtār (le choix retenu).
Sous-débat3 positions

Sous-position 1 — al-baʿḍ mubham (al-mukhtār)

Le « certain » est indéterminé. Personne ne sait — ni les humains ni la chose en elle-même — qui exactement est l'obligé avant que l'acte ne soit accompli. C'est al-mukhtār, le choix retenu par al-Subkī. Le sharḥ : « idh lā dalīla ʿalá annahu muʿayyan, fa-man qāma bihi saqaṭa » — il n'y a aucune preuve qu'il soit déterminé ; quiconque l'accomplit fait tomber le wujūb.

Sous-position 2 — muʿayyan ʿinda Allāh

Le « certain » est déterminé chez Allah, mais nous demeure caché. Allah sait qui exactement est obligé, mais Il ne nous l'a pas révélé. Le sharḥ donne une analogie éclairante : « yasquṭu al-farḍu bi-fiʿlihi wa-bi-fiʿli ghayrihi, kamā yasquṭu al-dayn ʿan al-shakhṣ bi-adāʾi ghayrihi ʿanhu » — l'obligation tombe par son acte ou par l'acte d'un autre, comme une dette qui s'éteint quand un tiers paie pour le débiteur.

Sous-position 3 — man qāma bihi

L'obligé est celui qui l'accomplit. C'est l'acte lui-même qui désigne rétrospectivement l'obligé. Le sharḥ : « li-suqūṭihi bi-fiʿlihi » — parce qu'il tombe par son acte. C'est une position presque ad hoc : on identifie l'obligé par son accomplissement.

Lien avec la masʾala 38 (al-wājib al-mukhayyar)

La position retenue (mubham) rappelle la position majoritaire sur le wājib mukhayyar (l'obligation à choix entre plusieurs objets) : l'objet de l'obligation est « un sans détermination ». Ici on transpose la même logique du côté du sujet : l'obligé est « un certain sans détermination ».

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Implications morales et liens avec masāʾil 40, 42

Conséquences pratiques · place dans la séquence
La position retenue n'allège pas la vigilance collective : le sharḥ insiste sur la présomption (al-ẓann) qui régit la pratique réelle.
ImplicationsPratique

La règle de la présomption (al-ẓann)

Le sharḥ ouvre une remarque pratique très importante : « madāruhu ʿalá al-ẓann »la pratique repose sur la présomption. Concrètement :

  • Sur la position al-baʿḍ : « man ẓanna anna ghayrahu lam yafʿal, wajaba ʿalayhi » — celui qui présume que personne d'autre ne l'a fait, l'obligation se concrétise sur lui ; celui qui présume que d'autres l'ont fait, non.
  • Sur la position al-kull : « man ẓanna anna ghayrahu fīhi kifāya, saqaṭa ʿanhu » — celui qui présume que d'autres y suffisent est libéré ; sinon, non.

Dans les deux cas, l'analyse pratique converge : la présomption raisonnable de la non-réalisation oblige à agir.

La dimension morale

Si la position majoritaire (ʿalá al-kull) est juste : tous doivent se sentir concernés, tous sont en péché si personne ne le fait — responsabilité collective directe.

Si la position d'al-Subkī fils (ʿalá al-baʿḍ) est juste : seul un sous-groupe (indéterminé) porte le wujūb. Mais cela ne dispense pas de la vigilance : si personne ne le fait, l'argument logique dit que les certains étaient au moins obligés, et le péché collectif s'ensuit par tafwīt. Le résultat pratique est presque identique.

Place dans la séquence

  • Masʾala 40 : qu'est-ce que le farḍ kifāya ? — Définition.
  • Masʾala 41 (présente) : à qui s'adresse-t-il ? — Sujet du wujūb.
  • Masʾala 42 : se précise-t-il par le commencement (yataʿayyanu bi-l-shurūʿ) ? — Le farḍ kifāya devient-il farḍ ʿayn pour celui qui l'a entamé ?
6

Texte du matn — فرض الكفاية على الكل

Source primaire + sharḥ Badr al-Ṭāliʿ
Une phrase brève qui pose la position d'al-Subkī, signale le désaccord avec son père et la majorité, puis classe trois sous-positions internes.
MatnSubkī

Texte du matn

وَهُوَ عَلَى البَعْضِ وِفَاقًا لِلْإِمَامِ، لَا الكُلِّ خِلَافًا لِلشَّيْخِ الإِمَامِ وَالجُمْهُورِ. وَالمُخْتَارُ البَعْضُ مُبْهَمٌ، وَقِيلَ: مُعَيَّنٌ عِنْدَ اللَّهِ، وَقِيلَ: هُوَ مَنْ قَامَ بِهِ.

Détail du sharḥ — Badr al-Ṭāliʿ

Le sharḥ commente : « wa-huwa » — c'est-à-dire fard al-kifāya« ʿalá al-baʿḍ wifāqan li-l-Imām » — al-Rāzī — « li-l-iktifāʾ bi-ḥuṣūlihi min al-baʿḍ »parce qu'il suffit qu'il soit accompli par certains.

Puis : « lā ʿalá al-kull khilāfan li-l-Shaykh al-Imām » — le père de l'auteur — « wa-l-jumhūr », qui disent : « innahu ʿalá al-kull, yaʾthamūna bi-tarkihi wa-yasquṭu bi-fiʿli baʿḍihim » — il est sur tous, tous sont en péché s'il est délaissé, et il tombe par l'acte de certains d'entre eux. Et le sharḥ ajoute la réponse de l'auteur à cet argument : « wa-ujība bi-anna ithmahum bi-l-tark li-tafwītihim mā quṣida ḥuṣūluhu min jihatihim fī al-jumla, lā li-l-wujūbi ʿalayhim » — leur péché vient du tafwīt, non d'un wujūb individuel.

Le sharḥ note ensuite que l'auteur, dans son Munʿ al-Mawāniʿ, invoque pour sa position l'inverse — Sūrat Āl ʿImrān 104 — comme appui scripturaire principal du jumhūr, mais retourne l'argument. Il note aussi : « wa-dhakara wāladahu maʿa al-jumhūr muqaddiman ʿalayhim » — il a mentionné son père en premier avec le jumhūr, et précise dans Rafʿ al-Ḥājib : « taqwiyatan lahu, fa-innahu ahlun li-dhālika » — par déférence et reconnaissance de sa stature.

Sur les trois sous-positions : « wa-l-mukhtāru al-baʿḍu mubham, idh lā dalīla ʿalá annahu muʿayyan, fa-man qāma bihi saqaṭa al-farḍu » ; puis « wa-qīla al-baʿḍu muʿayyanun ʿinda Allāh : yasquṭu al-farḍu bi-fiʿlihi wa-bi-fiʿli ghayrihi, kamā yasquṭu al-dayn ʿan al-shakhṣ bi-adāʾi ghayrihi ʿanhu » ; enfin « wa-qīla al-baʿḍu man qāma bihi, li-suqūṭihi bi-fiʿlihi ».

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À retenir

5 principes essentiels
La carte mentale du destinataire du farḍ kifāya.
  • La masʾala 41 demande : à qui s'adresse le farḍ kifāya — à tous (al-kull) ou à certains (al-baʿḍ) ?
  • Position majoritaire (al-Subkī père, jumhūr, 4 madhāhib) : ʿalá al-kull ; argument : tous tombent en péché si rien n'est fait, donc tous étaient obligés.
  • Position d'al-Subkī fils (en accord avec al-Rāzī) : ʿalá al-baʿḍ ; argument : seuls les vraiment obligés peuvent être libérés par l'acte ; le péché des autres vient du tafwīt, non d'un wujūb individuel.
  • Si al-baʿḍ, trois sous-positions : mubham (al-mukhtār) · muʿayyan ʿinda Allāh · man qāma bihi. La première est retenue.
  • En pratique, le sharḥ note que les deux positions principales convergent par la règle de la présomption (al-ẓann) : agir dès qu'on présume que la chose ne sera pas faite par d'autres.
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Distinguer le wujūb individuel et le péché collectif par tafwīt.

Question

« Le jumhūr objecte à al-Subkī fils : si seuls "certains" étaient obligés, comment expliquer que tous tombent en péché quand personne ne fait l'acte ? Reformulez la réponse précise que donne al-Subkī, en utilisant la notion de tafwīt, et expliquez pourquoi cette distinction lui permet de tenir simultanément (a) que le wujūb pèse sur al-baʿḍ et (b) que tous sont en péché collectif. »

🧠 Grille mnémotechnique — al-kull ou al-baʿḍ ?

1
JUMHŪR
al-Shaykh al-Imām
ʿalá al-kull
Tous obligés
2
al-RĀZĪ + SUBKĪ
al-Mukhtār
ʿalá al-baʿḍ
Certains obligés
3
SUB-DÉBAT
mubham · muʿayyan · man qāma bihi
Lesquels ?
PRATIQUE
al-ẓann
présumer raisonnablement
Convergence