Le destinataire du farḍ kifāya · Tous, ou seulement certains ? · al-Subkī fils contre al-Subkī père
Suite directe de la masʾala 40. Une fois acquis qu'il existe un farḍ kifāya — une obligation dont le shāriʿ vise l'accomplissement sans regarder qui l'accomplit — une question logique demeure : à qui, exactement, l'obligation s'adresse-t-elle au moment où elle est imposée ? À tous les mukallafīn (et la réalisation par un seul les libère tous), ou seulement à certains (un sous-ensemble qui porte effectivement le poids du wujūb) ? Tāj al-Dīn al-Subkī tranche ici contre la majorité — et notamment contre son propre père, le Shaykh al-Imām Taqī al-Dīn al-Subkī — pour suivre la position d'al-Imām al-Rāzī : l'obligation pèse sur certains. Mais lesquels ? Trois sous-positions s'affrontent encore.
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« (Le farḍ kifāya) pèse sur certains — en accord avec l'Imām (al-Rāzī) —, non sur tous, à l'opposé du Shaykh al-Imām (al-Subkī père) et de la majorité. Le choix retenu est : certains, indéterminés ; on a dit aussi : déterminés chez Allah ; on a dit : celui qui l'a accompli. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 41 (فرض الكفاية على الكل)
Cette masʾala est doublement remarquable. D'abord parce qu'elle prolonge un débat technique sur la nature du wujūb du farḍ kifāya : pèse-t-il sur al-kull (tous, et l'acte d'un seul libère tout le monde) ou sur al-baʿḍ (un sous-groupe seulement, les autres n'étant pas obligés) ? Ensuite parce que Tāj al-Dīn al-Subkī (l'auteur) prend ici position contre son propre père Taqī al-Dīn al-Subkī — qu'il appelle respectueusement al-Shaykh al-Imām — pour suivre l'Imām al-Rāzī. Le sharḥ note que le fils mentionne explicitement le père, l'inscrit au côté du jumhūr, et le présente en premier par déférence : « taqwiyatan lahu, fa-innahu ahlun li-dhālika » (« pour le renforcer, car il en est digne »). Mais sur le fond, il choisit l'autre position.
La masʾala 40 a établi que le farḍ kifāya est « mā quṣida ḥuṣūluhu min ghayri naẓarin bi-l-dhāt ilá fāʿilihi » — ce dont on cherche l'accomplissement sans regard direct sur l'accomplisseur. Reste cette question : à quel sujet juridique le wujūb s'attache-t-il ?
Elle paraît purement spéculative, mais elle est cruciale : elle décide de la nature même du wujūb collectif. Le sharḥ Badr al-Ṭāliʿ note que le débat oppose les ḥanafites, mālikites, shāfiʿites et ḥanbalites (qui disent : al-kull) à al-Rāzī, al-Bayḍāwī et al-Subkī fils (qui disent : al-baʿḍ).
« Innahu ʿalá al-kull » — il est sur tous. C'est l'analyse classique du farḍ kifāya formulée comme : « sur tous, et l'accomplissement d'un seul suffit ». Cette position est celle des ḥanafites, mālikites, shāfiʿites et ḥanbalites — donc le jumhūr au sens fort.
L'argument central, rapporté par le sharḥ : « yaʾthamūna bi-tarkihi wa-yasquṭu bi-fiʿli baʿḍihim » — tous tombent dans le péché si l'acte est délaissé, et l'obligation tombe par l'accomplissement de certains d'entre eux.
Le sharḥ rapporte qu'al-Subkī père invoque, en faveur de cette position, Sūrat Āl ʿImrān, verset 104 : « Wa-l-takun minkum ummatun yadʿūna ilá al-khayr wa-yaʾmurūna bi-l-maʿrūf wa-yanhawna ʿan al-munkar » — « Qu'il y ait parmi vous une communauté qui appelle au bien, ordonne le convenable et interdit le blâmable. » L'adresse « minkum » (parmi vous) viserait tout le groupe.
« Wa-huwa ʿalá al-baʿḍ wifāqan li-l-Imām » — il pèse sur certains, en accord avec l'Imām (al-Rāzī). L'argument du sharḥ : « li-l-iktifāʾ bi-ḥuṣūlihi min al-baʿḍ » — il suffit qu'il soit accompli par certains ; donc seuls ces certains étaient l'objet réel du wujūb.
Le raisonnement, parfaitement net, peut se reformuler ainsi :
Mais alors, comment expliquer que tous tombent en péché si la chose n'est pas faite ? Le sharḥ donne la réponse de l'auteur : « ithmuhum bi-l-tark li-tafwītihim mā quṣida ḥuṣūluhu min jihatihim fī al-jumla, lā li-l-wujūbi ʿalayhim » — leur péché vient du fait qu'ils ont laissé échapper ce que le shāriʿ voulait voir réalisé par eux globalement, non du fait qu'il pesait sur eux individuellement.
Le « certain » est indéterminé. Personne ne sait — ni les humains ni la chose en elle-même — qui exactement est l'obligé avant que l'acte ne soit accompli. C'est al-mukhtār, le choix retenu par al-Subkī. Le sharḥ : « idh lā dalīla ʿalá annahu muʿayyan, fa-man qāma bihi saqaṭa » — il n'y a aucune preuve qu'il soit déterminé ; quiconque l'accomplit fait tomber le wujūb.
Le « certain » est déterminé chez Allah, mais nous demeure caché. Allah sait qui exactement est obligé, mais Il ne nous l'a pas révélé. Le sharḥ donne une analogie éclairante : « yasquṭu al-farḍu bi-fiʿlihi wa-bi-fiʿli ghayrihi, kamā yasquṭu al-dayn ʿan al-shakhṣ bi-adāʾi ghayrihi ʿanhu » — l'obligation tombe par son acte ou par l'acte d'un autre, comme une dette qui s'éteint quand un tiers paie pour le débiteur.
L'obligé est celui qui l'accomplit. C'est l'acte lui-même qui désigne rétrospectivement l'obligé. Le sharḥ : « li-suqūṭihi bi-fiʿlihi » — parce qu'il tombe par son acte. C'est une position presque ad hoc : on identifie l'obligé par son accomplissement.
La position retenue (mubham) rappelle la position majoritaire sur le wājib mukhayyar (l'obligation à choix entre plusieurs objets) : l'objet de l'obligation est « un sans détermination ». Ici on transpose la même logique du côté du sujet : l'obligé est « un certain sans détermination ».
Le sharḥ ouvre une remarque pratique très importante : « madāruhu ʿalá al-ẓann » — la pratique repose sur la présomption. Concrètement :
Dans les deux cas, l'analyse pratique converge : la présomption raisonnable de la non-réalisation oblige à agir.
Si la position majoritaire (ʿalá al-kull) est juste : tous doivent se sentir concernés, tous sont en péché si personne ne le fait — responsabilité collective directe.
Si la position d'al-Subkī fils (ʿalá al-baʿḍ) est juste : seul un sous-groupe (indéterminé) porte le wujūb. Mais cela ne dispense pas de la vigilance : si personne ne le fait, l'argument logique dit que les certains étaient au moins obligés, et le péché collectif s'ensuit par tafwīt. Le résultat pratique est presque identique.
Le sharḥ commente : « wa-huwa » — c'est-à-dire fard al-kifāya — « ʿalá al-baʿḍ wifāqan li-l-Imām » — al-Rāzī — « li-l-iktifāʾ bi-ḥuṣūlihi min al-baʿḍ » — parce qu'il suffit qu'il soit accompli par certains.
Puis : « lā ʿalá al-kull khilāfan li-l-Shaykh al-Imām » — le père de l'auteur — « wa-l-jumhūr », qui disent : « innahu ʿalá al-kull, yaʾthamūna bi-tarkihi wa-yasquṭu bi-fiʿli baʿḍihim » — il est sur tous, tous sont en péché s'il est délaissé, et il tombe par l'acte de certains d'entre eux. Et le sharḥ ajoute la réponse de l'auteur à cet argument : « wa-ujība bi-anna ithmahum bi-l-tark li-tafwītihim mā quṣida ḥuṣūluhu min jihatihim fī al-jumla, lā li-l-wujūbi ʿalayhim » — leur péché vient du tafwīt, non d'un wujūb individuel.
Le sharḥ note ensuite que l'auteur, dans son Munʿ al-Mawāniʿ, invoque pour sa position l'inverse — Sūrat Āl ʿImrān 104 — comme appui scripturaire principal du jumhūr, mais retourne l'argument. Il note aussi : « wa-dhakara wāladahu maʿa al-jumhūr muqaddiman ʿalayhim » — il a mentionné son père en premier avec le jumhūr, et précise dans Rafʿ al-Ḥājib : « taqwiyatan lahu, fa-innahu ahlun li-dhālika » — par déférence et reconnaissance de sa stature.
Sur les trois sous-positions : « wa-l-mukhtāru al-baʿḍu mubham, idh lā dalīla ʿalá annahu muʿayyan, fa-man qāma bihi saqaṭa al-farḍu » ; puis « wa-qīla al-baʿḍu muʿayyanun ʿinda Allāh : yasquṭu al-farḍu bi-fiʿlihi wa-bi-fiʿli ghayrihi, kamā yasquṭu al-dayn ʿan al-shakhṣ bi-adāʾi ghayrihi ʿanhu » ; enfin « wa-qīla al-baʿḍu man qāma bihi, li-suqūṭihi bi-fiʿlihi ».
« Le jumhūr objecte à al-Subkī fils : si seuls "certains" étaient obligés, comment expliquer que tous tombent en péché quand personne ne fait l'acte ? Reformulez la réponse précise que donne al-Subkī, en utilisant la notion de tafwīt, et expliquez pourquoi cette distinction lui permet de tenir simultanément (a) que le wujūb pèse sur al-baʿḍ et (b) que tous sont en péché collectif. »