بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Sunna N°7

وَفِيمَا تَرَدَّدَ بَيْنَ الْجِبِلِّيِّ وَالشَّرْعِيِّ كَالْحَجِّ رَاكِبًا تَرَدُّدٌ

Le cas indécis · Quand l'acte du Prophète ﷺ hésite entre l'habitude humaine et la loi · Deux thèses, trois exemples

Quand un acte du Prophète ﷺ se rattache clairement au jibillī (le naturel humain : marcher, manger, dormir) ou clairement au sharʿī (le législatif : prier, jeûner, pèleriner), la règle est connue. Mais que faire de l'acte qui hésite entre les deux ? Le Prophète ﷺ accomplit son Ḥajj à dos de chamelle : était-ce une recommandation légale, ou simplement la commodité du voyage ? Le matn de Subkī signale lui-même cette indécision (taraddud) et al-Zarkashī, dans le Tashnīf al-Masāmiʿ, recense deux thèses, plusieurs exemples disputés et le verdict de la majorité (al-aktharūn) — qui penche pour l'imitation.

وَفِيمَا تَرَدَّدَ بَيْنَ الْجِبِلِّيِّ وَالشَّرْعِيِّ كَالْحَجِّ رَاكِبًا تَرَدُّدٌ.

« Et dans ce qui hésite entre le naturel (al-jibillī) et le législatif (al-sharʿī) — par exemple le Ḥajj accompli à dos de monture — il y a hésitation [chez les uṣūlīs]. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Sunna, masʾala (تردد بين الجبلي والشرعي)

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Pourquoi cette indécision ?

Le Prophète ﷺ vivait dans le monde comme tout être humain : il fallait bien qu'il marche, mange, voyage. Mais il était aussi l'envoyé chargé de clarifier la Loi. Beaucoup de ses gestes ont donc deux visages possibles : un visage naturel (faire ce que tout homme fait) et un visage législatif (instituer une norme). Quand l'observation ne tranche pas, l'uṣūlī mobilise deux principes opposés : (1) « l'origine est l'absence de législation » — donc on rabat le doute sur le naturel ; (2) « il a été envoyé pour clarifier les sharʿiyyāt » — donc on rabat le doute sur la loi. C'est cette tension exacte que cette carte explore, à travers trois exemples discutés par al-Rāfiʿī.

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Vocabulaire essentiel

تَرَدُّد taraddud
Hésitation, indécision (de la part des uṣūlīs). Indique deux thèses possibles, sans trancher absolument.
جِبِلِّيّ jibillī
« Naturel », « humain par disposition ». Désigne les actes qui découlent de la condition humaine et non de la mission prophétique.
شَرْعِيّ sharʿī
« Législatif ». Acte porteur d'une indication juridique pour la communauté.
التَّأَسِّي al-tāʾasī
L'imitation du Prophète ﷺ : prendre modèle sur ses actes pour fonder un comportement juridiquement recommandé.
الْأَكْثَرُونَ al-aktharūn
« La majorité » des fuqahāʾ. Pour ces cas hésitants, la majorité incline généralement vers l'imitation.
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Les deux thèses opposées

Deux principes généraux en collision
Soit on rabat le doute sur le jibillīal-aṣl ʿadam al-tashrīʿ »), soit sur le sharʿī (le Prophète ﷺ envoyé pour clarifier la Loi).
Thèses Principes

Thèse A — vers le naturel (al-jibillī)

« On le porte au naturel, car l'origine est l'absence de législation » (al-aṣl ʿadam al-tashrīʿ). Tant qu'aucun indice ne montre une intention législative, l'acte est présumé relever de l'humain ordinaire. C'est l'application du principe de la présomption de continuité : on ne crée pas une obligation à partir d'un doute.

Thèse B — vers le législatif (al-sharʿī)

« On le porte au législatif, car le Prophète ﷺ a été envoyé pour clarifier les règles légales » (buʿitha li-bayān al-sharʿiyyāt). Sa mission étant la transmission du sharʿ, ses actes — sauf exception — sont à lire comme porteurs d'enseignement juridique.

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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Zarkashī développe les deux thèses, cite al-Rāfiʿī et signale que la majorité (al-aktharūn) penche pour l'imitation.
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf

أَيْ يُحْمَلُ عَلَى الْجِبِلِّيِّ ؛ لِأَنَّ الْأَصْلَ عَدَمُ التَّشْرِيعِ، أَوْ عَلَى الشَّرْعِيِّ ؛ لِأَنَّهُ عَلَيْهِ السَّلَامُ بُعِثَ لِبَيَانِ الشَّرْعِيَّاتِ. وَقَدْ حَكَى الرَّافِعِيُّ فِيهِ وَجْهَيْنِ فِي مَسْأَلَةِ ذَهَابِهِ ﷺ إِلَى الْعِيدِ فِي طَرِيقٍ وَرُجُوعِهِ فِي أُخْرَى، وَقَالَ : إِنَّ الْأَكْثَرِينَ عَلَى التَّأَسِّي فِيهِ.

Traduction : « C'est-à-dire : on le porte au naturel, car le défaut de législation est l'hypothèse de base ; ou bien au législatif, car le Prophète ﷺ a été envoyé pour clarifier les règles légales. Al-Rāfiʿī rapporte deux opinions à ce propos dans la question du Prophète ﷺ allant à la prière du ʿĪd par un chemin et revenant par un autre, et il dit que la majorité est pour l'imitation. »

Trois précisions essentielles

  • Aucune des deux thèses n'est dogmatique : ce sont des présomptions méthodologiques. L'observation, la comparaison et la doctrine majoritaire arbitrent au cas par cas.
  • Le rôle de l'autorité savante : Zarkashī cite explicitement al-Rāfiʿī comme rapporteur des wajhayn (deux opinions), et précise que « al-aktharūn ʿalā al-tāʾasī » (la majorité penche pour l'imitation). Pour la jalsat al-istirāḥa, Subkī retient « al-ṣaḥīḥ al-awwal » — c'est-à-dire la position qui la tient pour sunna, alignée sur l'inclination majoritaire.
  • L'acte « hésitant » n'est pas l'acte « obscur » : il a une réalité claire, mais sa qualification juridique reste ouverte. Le travail du faqīh consiste à examiner les indices contextuels pour pencher vers l'une ou l'autre lecture.
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Trois exemples disputés

Cas-écoles d'hésitation
Le chemin du ʿĪd, le Ḥajj rākiban, la jalsat al-istirāḥa : trois cas où la qualification balance.
Exemples Concret

Exemple 1 — Le chemin de la prière du ʿĪd

Le Prophète ﷺ, lorsqu'il sortait pour la prière du ʿĪd, allait par un chemin et revenait par un autre. Est-ce un ordre légal (donc sunna recommandée) ou simplement un usage commode (peut-être pour saluer plus de gens, ou par la disposition du sentier) ? Selon al-Rāfiʿī, deux wajh sont rapportés ; la majorité (al-aktharūn) est pour l'imitation — donc cette pratique est tenue pour mustaḥabba (recommandée).

Exemple 2 — Le Ḥajj rākiban (à dos de monture)

Le Prophète ﷺ a fait son Ḥajj à dos de chamelle (sa monture al-Qaṣwāʾ), et à chaque tour autour de la Kaʿba, il indiquait le coin (rukn) de la main. Al-Bukhārī cite le ḥadīth de Jābir dans kitāb al-Ḥajj, bāb al-rukūb wa-l-irtidāf fī al-Ḥajj. Mais : ce mode de Ḥajj était-il légiféré (et donc préférable) ou simplement adapté à la fatigue de l'humanité du Prophète ﷺ ? Les fuqahāʾ sont divisés. Pour certains, marcher à pied est plus méritoire (effort) ; pour d'autres, monter est suivre le Prophète ﷺ — donc préférable.

Exemple 3 — La jalsat al-istirāḥa

Après la deuxième prosternation, avant de se relever pour le rakʿa suivant, le Prophète ﷺ s'asseyait brièvement (« la pause assise »). Abū Ḥātim al-Qazwīnī, dans son Tajrīd al-Tajrīd, rapporte deux opinions chez les Shāfiʿītes :

  • Avis 1 (correct selon Subkī) : c'est une sunna rituelle, à imiter. Argument : ḥadīth de Mālik ibn al-Ḥuwayrith qui rapporte avoir vu le Prophète ﷺ s'asseoir lorsqu'il était dans une rakʿa impaire avant de se relever.
  • Avis 2 : elle est légiférée uniquement pour soulager le fatigué (les personnes âgées par exemple) ; elle n'a pas de place propre dans la prière en tant que telle.
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L'arbitrage par la doctrine majoritaire

Comment trancher en pratique
Faute de critère démonstratif, c'est l'observation savante et la doctrine de la majorité qui arbitrent — et celle-ci, selon al-Rāfiʿī, penche pour l'imitation.
Méthode Arbitrage

Une règle épistémologique

Quand la nature d'un acte hésite entre deux qualifications, et qu'aucun indice direct (parole prophétique, contexte explicite) ne tranche, le faqīh doit recourir à des principes de second ordre :

  • L'observation cumulée : que disent les Compagnons ? Comment ont-ils eux-mêmes compris l'acte ? Imitaient-ils, ou non ?
  • La doctrine de la majorité (al-aktharūn) : dans les cas hésitants, c'est la voie habituellement préférée. La majorité représente la sagesse cumulée des fuqahāʾ.
  • L'inclination dans ce cas-ci : pour la jalsat al-istirāḥa, Subkī retient « al-ṣaḥīḥ al-awwal » — la position qui la tient pour sunna, soit la voie de l'imitation. C'est cohérent avec la doctrine majoritaire signalée par al-Rāfiʿī (al-aktharūn ʿalā al-tāʾasī).
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À retenir

5 principes essentiels
Les convictions à fixer pour aborder les cas indécis.
  • Le matn dit taraddud — il ne tranche pas universellement : deux thèses cohabitent
  • Thèse A : porter le doute au naturel — « al-aṣl ʿadam al-tashrīʿ »
  • Thèse B : porter le doute au législatif — « buʿitha li-bayān al-sharʿiyyāt »
  • Trois exemples-écoles : chemin du ʿĪd, Ḥajj rākiban, jalsat al-istirāḥa
  • L'aktharūn et Subkī inclinent vers l'imitation (al-tāʾasī) — voie la plus fréquente en cas hésitant
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question simple pour vérifier la maîtrise avant la carte suivante.

Question

« Reformulez en vos propres mots la tension entre les deux thèses (al-jibillī / al-sharʿī). Pour le Ḥajj rākiban, quels indices contextuels permettraient à un faqīh de pencher vers l'une plutôt que l'autre ? Que veut dire al-Rāfiʿī par "al-aktharūn ʿalā al-tāʾasī" et comment cela éclaire-t-il les choix de Subkī dans ce cas ? »

🧠 Grille mnémotechnique

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PROBLÈME
Acte hésitant
jibillī ou sharʿī ?
2
THÈSE A
Vers le naturel
al-aṣl ʿadam al-tashrīʿ
3
THÈSE B
Vers le légal
buʿitha li-bayān al-sharʿ
4
VERDICT
Majorité = imitation
al-aktharūn ʿalā al-tāʾasī