بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Sunna N°12

وَإِنْ جُهِلَتْ صِفَةُ الْفِعْلِ — خَمْسَةُ مَذَاهِب

Quand la qualité d'un acte du Prophète ﷺ reste indéterminée · Wujūb, nadb, ibāḥa, waqf, avis nuancé · Le cœur de la divergence des uṣūlīs

Les cartes précédentes ont supposé que l'on savait pourquoi le Prophète ﷺ avait fait un acte : était-ce une qurba (acte de dévotion) ? une chose ordinaire ? un geste qui lui était spécifique ? Mais que se passe-t-il lorsque rien ne nous renseigne — ni dalīl externe, ni indice contextuel, ni qarīna interne — sur la qualification de cet acte, ni pour lui ﷺ ni pour la communauté ? Subkī expose alors cinq positions qui ont divisé les uṣūlīs. Et al-Zarkashī, dans le Tashnīf al-Masāmiʿ, livre ici une remarque rare : il corrige son maître Subkī sur une formulation inversée du matn, expliquant que le copiste — ou Subkī lui-même — a écrit l'opposé du sens voulu. Cette carte met en lumière à la fois la richesse de la divergence et la rigueur philologique du commentateur.

وَإِنْ جُهِلَتْ فَلِلْوُجُوبِ، وَقِيلَ : لِلنَّدْبِ، وَقِيلَ : لِلْإِبَاحَةِ، وَرَابِعُهَا بِالْوَقْفِ فِي الْكُلِّ، وَفِي الْأَوَّلَيْنِ مُطْلَقًا، وَفِيهِمَا إِنْ ظَهَرَ قَصْدُ الْقُرْبَة.

« Si elle [la qualité de l'acte] est inconnue, il est pour l'obligation ; on a dit aussi : pour la recommandation ; on a dit aussi : pour la permission. Le quatrième avis est le waqf en tout. Et [on rattache le débat] aux deux premiers absolument, ou aux deux premiers seulement si la qaṣd al-qurba [intention de dévotion] apparaît. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Sunna (juhilat ṣifat al-fiʿl) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 11-13

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Pourquoi cette masʾala est centrale

Tous les actes du Prophète ﷺ ne sont pas accompagnés d'une indication claire de leur statut. Un Compagnon le voit prier d'une certaine manière, manger d'une certaine manière, accomplir un geste précis — mais ni le récit ni le contexte ne tranchent : est-ce obligatoire ? recommandé ? permis ? Cette indétermination n'est pas un cas marginal — elle concerne une part substantielle de la Sunna actée. Comment l'uṣūlī doit-il alors poser la règle ? Subkī rapporte cinq mouvements : trois positions tranchées (wujūb / nadb / ibāḥa), une position de prudence (waqf), et un avis nuancé qui module en fonction de la qaṣd al-qurba. Le débat de fond, comme le rappelle Zarkashī d'après al-Salāsil al-dhahab, porte sur une question préalable : l'amr (commandement) est-il ḥaqīqa (sens propre) dans la parole et l'acte, ou seulement dans la parole ?

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Vocabulaire essentiel

جُهِلَتْ صِفَتُهُ juhilat ṣifatuhu
« Sa qualité est inconnue ». L'acte se présente sans indice permettant de trancher entre obligation, recommandation ou permission.
قَصْدُ الْقُرْبَة qaṣd al-qurba
L'intention manifeste d'accomplir un acte de dévotion. Critère de tri majeur dans le débat : sans elle, certains penchent vers l'ibāḥa.
الْوَقْف al-waqf
« Suspension » du jugement jusqu'à preuve. Position d'al-Ṣayrafī, al-Ghazālī et la majorité des mutakallimūn shāfiʿītes.
مُخَصَّصٌ بِهِ mukhaṣṣaṣ bih
« Spécifique à lui » — un acte propre au Prophète ﷺ (khaṣāʾiṣ). L'une des hypothèses qui justifient la suspension : l'acte pourrait n'être imitable par personne.
حَقِيقَة / مَجَاز ḥaqīqa / majāz
Sens propre / sens figuré. La racine du désaccord : l'amr est-il ḥaqīqa dans l'acte autant que dans la parole, ou n'est-il majāz que dans l'acte ?
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Les cinq opinions en présence

Cartographie de la divergence
Wujūb, nadb, ibāḥa, waqf, et un cinquième avis nuancé : la palette complète des choix offerts à l'uṣūlī.
Divergence Cinq positions

Vue d'ensemble des positions

  • 1. Wujūb (obligation) — choix de Subkī muṭlaqan (absolument) ; Ibn al-Samʿānī la dit « la plus proche du madhhab shāfiʿite » et « la correcte », tout en n'en parlant lui-même que dans le cas où la qaṣd al-qurba apparaît.
  • 2. Nadb (recommandation) — attribuée à al-Shāfiʿī par certains rapporteurs ; choix des Muʿtazilites, d'Ibn Surayj, d'al-Iṣṭakhrī, d'Ibn Khayrān, d'Ibn Abī Hurayra (tous shāfiʿītes), et de Mālik.
  • 3. Ibāḥa (permission) — choisie par al-Imām (al-Juwaynī) dans al-Burhān. Argument : l'acte doit nécessairement « être porté sur l'absence de gêne pour la communauté » — donc, au minimum, l'ibāḥa.
  • 4. Waqf (suspension) en tout — opinion d'al-Ṣayrafī, d'al-Ghazālī et de leurs partisans, validée par al-Qāḍī Abū al-Ṭayyib qui la rapporte d'al-Daqqāq et d'Ibn Furak. Trancher serait arbitraire — l'acte pouvant être l'une des trois qualités ou spécifique au Prophète ﷺ.
  • 5. Avis nuancé (« al-rābiʿ » selon le matn) — en réalité plusieurs sous-positions : wujūb absolu si la qaṣd al-qurba apparaît, ibāḥa sinon (lecture corrigée par Zarkashī) ; ou bien — selon ce que rapporte al-Hindi — appliquer la divergence (wujūb/nadb) dans les deux cas (muṭlaqan), que la qaṣd al-qurba apparaisse ou non.
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Zarkashī corrige le manuscrit de Subkī, identifie l'origine du désaccord et synthétise un verdict pédagogique.
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf — la correction philologique

وَقَوْلُهُ : «وَفِيهِمَا إِنْ لَمْ يَظْهَرْ قَصْدُ الْقُرْبَةِ» — كَذَا رَأَيْتُهُ بِخَطِّ الْمُصَنِّفِ فِي الْأَصْلِ، وَهُوَ مَعْكُوسٌ، وَالصَّوَابُ : إِنْ ظَهَرَ قَصْدُ الْقُرْبَةِ فَلِلْوُجُوبِ أَوِ النَّدْبِ، وَإِنْ لَمْ يَظْهَرْ فَلِلْإِبَاحَةِ، وَعُلِمَ مِنْ تَخْصِيصِهِ بِالْأَوَّلَيْنِ أَنَّهُ لَا يَجِيءُ هَهُنَا الْقَوْلُ بِالْإِبَاحَةِ ؛ لِأَنَّ قَصْدَ الْقُرْبَةِ لَا يُجَامِعُ اسْتِوَاءَ الطَّرَفَيْن.

Traduction : « Sa parole : "et pour les deux [premiers avis] si la qaṣd al-qurba n'apparaît pas" — voilà ce que j'ai vu de la main de l'auteur dans l'original, mais c'est inversé. Le sens correct est : si la qaṣd al-qurba apparaît, c'est pour le wujūb ou pour le nadb ; si elle n'apparaît pas, c'est pour l'ibāḥa. On comprend, par le fait qu'il limite [le débat] aux deux premiers, que l'opinion de l'ibāḥa ne se présente pas ici — car la qaṣd al-qurba ne saurait coexister avec l'égalité des deux côtés [permission]. »

Les trois apports de ce passage

  • Une correction rare : Zarkashī affirme avoir lu de la main même de Subkī une formulation qu'il juge inversée. Il restitue le sens en se fondant sur la cohérence interne du raisonnement. Un commentateur qui corrige son maître au scribe près — fait inhabituel et précieux.
  • Une justification logique : si la qaṣd al-qurba apparaît, l'acte ne peut pas être ibāḥa, car la dévotion implique une orientation déjà inscrite dans la qualification (vers obligation ou recommandation). « La qaṣd al-qurba ne saurait coexister avec l'égalité des deux côtés » — formule lapidaire qui clôt l'argumentation.
  • Une position rapportée par al-Hindi : certains uṣūlīs étendent la divergence wujūb/nadb aux deux cas muṭlaqan — que la qaṣd al-qurba apparaisse ou non. La qurba, dans cette lecture, ne fait que renforcer le wujūb/nadb et affaiblir l'ibāḥa dans le premier cas ; et inversement quand elle manque. Et al-Imām (al-Juwaynī) a fait jouer cette même extension, mais Zarkashī le critique : « wa-fīhi naẓar » — la position d'al-Imām pose question.

Verdict pédagogique de Zarkashī

Au fil du sharḥ, Zarkashī penche vers une synthèse : wujūb si la qaṣd al-qurba apparaît, ibāḥa si elle n'apparaît pas. C'est un choix médian qui respecte à la fois la prudence (on ne charge pas la communauté d'une obligation sans indice de dévotion) et la dignité de l'acte prophétique (lorsqu'il est manifestement orienté vers la qurba, il fonde une règle ferme).

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L'argument de chaque école

Pourquoi telle position et pas telle autre
Le wujūb par uswa, le nadb par prudence, l'ibāḥa par minimum, le waqf par neutralité.
Argumentaire Logique

Le squelette argumentatif

  • Pour le wujūb : l'ordre coranique « Suivez-le » (fa-ttabiʿūhu) est absolu (muṭlaq) ; et l'uswa ḥasana (Q. 33:21) impose l'imitation. Or l'imitation au plus haut degré, c'est l'imitation obligatoire. Donc tout acte non spécifique impose le wujūb.
  • Pour le nadb : l'imitation est exigée, mais sans contrainte caractérisée — il suffit qu'elle soit recommandée. Imposer le wujūb sans dalīl explicite serait alourdir indûment.
  • Pour l'ibāḥa : al-Juwaynī écrit dans al-Burhān : « Il s'établit pour nous l'obligation de porter [le sens] sur l'absence de gêne pour la communauté ». Le minimum requis pour qu'un acte du Prophète ﷺ soit imitable, c'est qu'il soit licite — donc l'ibāḥa est le seuil garanti.
  • Pour le waqf : chacun des trois statuts est possible et l'acte pourrait être mukhaṣṣaṣ bih (spécifique au Prophète ﷺ). Trancher entre quatre possibilités sans indice serait tarjīḥ bilā murajjiḥ — préférer sans préférable. Donc suspension.
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Le rôle de la qaṣd al-qurba

Critère de tri du cinquième avis
Quand l'intention de dévotion paraît, le débat se déplace ; quand elle ne paraît pas, l'horizon des options se rétracte.
Critère Modulation

Comment se ramifie le cinquième avis

L'avis nuancé (« al-rābiʿ » dans le matn) n'est pas une seule position, mais un faisceau :

  • Variante A — waqf en tout : aboutit à la quatrième position ci-dessus (suspension absolue).
  • Variante B — wujūb absolu si qaṣd al-qurba, ibāḥa sinon : c'est la version corrigée par Zarkashī, qui devient son verdict pédagogique.
  • Variante C — extension muṭlaqan, rapportée par al-Hindi : appliquer le débat wujūb/nadb dans les deux cas, que la qaṣd al-qurba apparaisse ou non. La qurba ne fait alors que moduler la force des positions (renforce le wujūb/nadb dans le premier cas, l'ibāḥa dans le second). Al-Imām (al-Juwaynī) a appliqué la même extension — et c'est sur lui que porte la critique de Zarkashī : « wa-fīhi naẓar ».
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L'origine du désaccord — l'amr est-il ḥaqīqa dans l'acte ?

Le mabnā al-khilāf
Toute la divergence se ramène à une question linguistique préalable : la nature du commandement dans l'acte.
Mabnā Lugha

L'analyse rapportée d'al-Salāsil al-dhahab

Zarkashī cite l'imām al-Zarkashī [lui-même] dans al-Salāsil al-dhahab :

« Le débat se ramène à savoir si l'amr est ḥaqīqa [au sens propre] dans la parole et dans l'acte, ou seulement dans la parole. — Celui qui dit qu'il s'applique aux deux comme ḥaqīqa : alors l'acte du Prophète ﷺ indique l'obligation. — Celui qui dit que l'amr ne s'applique à l'acte que comme majāz : alors l'acte n'indique pas l'obligation [par lui-même]. »

  • Position 1 (acte = ḥaqīqa du commandement) : conduit au wujūb — l'acte « parle » comme un ordre.
  • Position 2 (acte = majāz seulement) : conduit au nadb, à l'ibāḥa, ou au waqf — l'acte ne « parle » pas comme un ordre, il faut un autre dalīl.
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À retenir

5 principes essentiels
Les convictions à fixer pour aborder la suite (taʿāruḍ qawl/fiʿl).
  • Quand la qualité d'un acte est inconnue, cinq positions s'opposent : wujūb, nadb, ibāḥa, waqf, avis nuancé
  • Subkī choisit le wujūb absolu ; al-Juwaynī l'ibāḥa ; al-Ṣayrafī, al-Ghazālī et la majorité des mutakallimūn le waqf
  • Zarkashī corrige la formulation de Subkī dans le manuscrit autographe — un cas rare et précieux d'intervention philologique d'un commentateur
  • Le critère décisif du cinquième avis est la qaṣd al-qurba : elle interdit l'ibāḥa, et oriente le débat vers wujūb/nadb
  • L'origine profonde du désaccord (mabnā al-khilāf) est lexicale : l'amr est-il ḥaqīqa dans l'acte, ou seulement dans la parole ?
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question simple pour vérifier la maîtrise avant la carte suivante.

Question

« Reconstituez en vos propres mots l'argument par lequel Zarkashī justifie que l'ibāḥa ne peut pas se présenter dès lors que la qaṣd al-qurba apparaît. Pourquoi ces deux notions sont-elles logiquement incompatibles ? Et quelle conséquence cela entraîne-t-il sur la formulation correcte du matn ? »

🧠 Grille mnémotechnique

1
WUJŪB
choix de Subkī
si qaṣd al-qurba apparaît
2
NADB / IBĀḤA
écoles intermédiaires
Mālik, Juwaynī, Muʿtazila
3
WAQF
al-Ṣayrafī, al-Ghazālī
tarjīḥ bilā murajjiḥ exclu
4
MABNĀ
amr ḥaqīqa dans l'acte ?
la racine du désaccord