بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Sunna N°13

تَعَارُضُ الْقَوْلِ وَالْفِعْلِ

Quand parole et acte du Prophète ﷺ semblent en conflit · Trois cas selon le destinataire · Mécanique du nāsikh, du tarjīḥ et du takhṣīṣ

Couronnement de la Famille A du Kitāb al-Sunna, cette masʾala traite la question la plus délicate : que faire lorsqu'une parole et un acte du Prophète ﷺ semblent se contredire ? Subkī construit sa réponse en architecte. D'abord un présupposé : il faut un dalīl qui établisse que la portée de la parole est récurrente (takarrur muqtaḍā al-qawl) — sinon, pas de conflit possible. Ensuite, trois cas selon que la parole vise le Prophète ﷺ seul, la communauté seule, ou les deux. Pour chaque cas, des sous-règles : si la chronologie est connue, le plus récent abroge ; si elle est inconnue, on choisit entre privilégier la parole, l'acte, ou suspendre. Al-Zarkashī, dans le Tashnīf al-Masāmiʿ, soulève ici une question méthodologique majeure : peut-il y avoir conflit entre deux actes ? Et il introduit un apport propre à Subkī : l'acte spécifique précédent peut servir de takhṣīṣ du ʿāmm postérieur.

وَإِذَا تَعَارَضَ الْقَوْلُ وَالْفِعْلُ، وَدَلَّ دَلِيلٌ عَلَى تَكَرُّرِ مُقْتَضَى الْقَوْلِ : فَإِنْ كَانَ خَاصًّا بِهِ فَالتَّأَخُّرُ نَاسِخٌ، فَإِنْ جُهِلَ التَّارِيخُ : الْأَصَحُّ الْوَقْف. وَإِنْ كَانَ خَاصًّا بِنَا فَلَا مُعَارَضَةَ فِيهِ. وَفِي الْأُمَّةِ : الْمُتَأَخِّرُ نَاسِخٌ إِنْ دَلَّ عَلَى التَّأَسِّي، فَإِنْ جُهِلَ التَّارِيخُ فَالْأَصَحُّ يُعْمَلُ بِالْقَوْلِ. وَإِنْ كَانَ عَامًّا لَنَا وَلَهُ، فَتَقَدُّمُ الْفِعْلِ أَوِ الْقَوْلِ لَهُ وَلِلْأُمَّةِ كَمَا مَرَّ، إِلَّا أَنْ يَكُونَ الْعَامُّ ظَاهِرًا.

« Et lorsque la parole et l'acte sont en conflit, et qu'un dalīl indique la récurrence de ce qu'exige la parole : si elle est spécifique à lui, le plus récent abroge ; si la chronologie est ignorée, l'avis le plus correct est la suspension. Si elle est spécifique à nous, il n'y a pas de conflit le concernant ; pour la communauté, le plus récent abroge si [un dalīl] indique l'imitation ; si la chronologie est ignorée, l'avis le plus correct est qu'on opère sur la parole. Si elle est générale pour nous et pour lui, l'antériorité de l'acte ou de la parole pour lui et la communauté suit ce qui précède — sauf si le ʿāmm est manifeste. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Sunna (taʿāruḍ al-qawl wa-l-fiʿl) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 13-16

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Pourquoi cette masʾala est l'aboutissement

Toutes les cartes précédentes ont préparé celle-ci : la ʿiṣma garantit que les deux énoncés sont vrais ; les règles d'imitation (tāʾasī) imposent que l'on les suive ; les distinctions wujūb / nadb / ibāḥa fixent le statut de chacun. Mais que faire quand ils s'opposent ? La réponse de Subkī est une matrice : le statut de la parole (spécifique au Prophète, à la communauté, ou général) × la connaissance de la chronologie (connue ou ignorée) × la nature de la portée (nāṣṣ ou ẓāhir). Zarkashī ouvre la masʾala par une triple distinction préalable : le conflit est possible (a) entre deux actes, (b) entre deux paroles, ou (c) entre parole et acte. Pour la majorité des récents, le premier cas est impossible car les actes n'ont pas de ʿumūm. Pour les paroles, le débat se règle au chapitre du taʿādul wa-l-tarjīḥ. Reste donc, pour ce livre, le seul cas du conflit qawl/fiʿl.

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Vocabulaire essentiel

تَعَارُض taʿāruḍ
« Opposition mutuelle ». Définition d'al-Isnawī : la rencontre de deux preuves dont chacune empêche l'autre de produire son effet propre.
تَكَرُّرُ مُقْتَضَى الْقَوْلِ takarrur muqtaḍā al-qawl
« Récurrence de ce qu'exige la parole ». Présupposé indispensable : sans cela, parole et acte peuvent coexister sans conflit.
التَّأَسِّي al-tāʾasī
L'imitation du Prophète ﷺ — fondement de l'obligation de reproduire ses actes pour la communauté.
نَاسِخ nāsikh
« Abrogeant ». Si l'on connaît la chronologie, le plus récent abroge le précédent.
تَخْصِيص takhṣīṣ
« Particularisation ». L'acte spécifique antérieur peut spécifier le ʿāmm postérieur — apport de Subkī par rapport aux mukhtaṣars antérieurs.
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Le présupposé — sans takarrur, pas de conflit

Préalable indispensable
La parole doit avoir une portée qui se renouvelle ; sinon, l'acte et la parole peuvent coexister chronologiquement sans s'opposer.
Préalable Takarrur

Pourquoi exiger la récurrence

Si une parole du Prophète ﷺ vaut une seule fois (par exemple : « Aujourd'hui, faites cela »), elle s'épuise dans son occurrence ; un acte ultérieur ne peut pas la contredire — l'objet de la parole n'existe plus. Pour qu'il y ait vrai conflit, il faut que la parole pose une règle permanente. C'est le sens de takarrur muqtaḍā al-qawl : la portée de la parole se renouvelle pour chaque cas semblable, et donc l'acte ultérieur tombe sous son empire.

  • Cas 1 — parole limitée à une occurrence : pas de conflit possible avec un acte ultérieur
  • Cas 2 — parole à portée récurrente : la parole continue à régir tous les cas semblables ; un acte qui s'écarte d'elle entre en conflit
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Zarkashī expose la division logique du conflit, défend la prédominance de la parole et situe l'apport de Subkī.
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf — la division logique

التَّعَارُضُ بَيْنَ الشَّيْئَيْنِ عِبَارَةٌ عَنْ تَقَابُلِهِمَا عَلَى وَجْهِ يَمْنَعُ كُلُّ وَاحِدٍ مِنْهُمَا مُقْتَضَى الْآخَر. وَالْقِسْمَةُ الْعَقْلِيَّةُ فِيهِ ثَلَاثَةٌ : إِمَّا أَنْ يَتَعَارَضَ الْفِعْلَانِ، أَوِ الْقَوْلَانِ، أَوِ الْفِعْلُ وَالْقَوْلُ. فَأَمَّا الْأَوَّلُ : فَالْمَشْهُورُ عِنْدَ الْمُتَأَخِّرِينَ أَنَّهُ غَيْرُ مُتَصَوَّرٍ ؛ لِأَنَّ الْفِعْلَيْنِ إِنْ تَنَاقَضَ حُكْمُهُمَا فَيَجُوزُ أَنْ يَكُونَ الْفِعْلُ فِي ذَلِكَ الْوَقْتِ كَذَا وَفِي غَيْرِهِ بِخِلَافِهِ ؛ لِأَنَّ الْأَفْعَالَ لَا عُمُومَ لَهَا.

Traduction : « Le conflit (taʿāruḍ) entre deux choses est leur opposition de telle manière que chacune empêche ce qu'exige l'autre. La division rationnelle en est triple : soit deux actes s'opposent, soit deux paroles, soit un acte et une parole. Le premier cas — selon les récents — n'est pas concevable ; car si le statut juridique de deux actes paraît contradictoire, il est admis que l'acte soit, à un moment donné, ainsi, et autrement à un autre moment — car les actes n'ont pas de généralité. »

Trois apports majeurs du commentaire

  • Pourquoi la parole prédomine sur l'acte (quatre raisons) : (a) la parole est posée (waḍʿ) pour la dalāla, l'acte non ; (b) il n'y a aucun désaccord sur le caractère démonstratif de la parole, alors qu'il y en a pour l'acte ; (c) la parole indique le wujūb / nadb sans intermédiaire, l'acte requiert un détour interprétatif ; (d) la parole couvre à la fois le maʿqūl (intelligible) et le maḥsūs (sensible), l'acte ne couvre que le sensible — donc la parole est plus universelle en utilité.
  • L'exception d'Ibn al-Ḥājib : si un dalīl externe prouve la nécessité de répétition de l'acte ou de son imitation, alors le second acte peut abroger le premier. Mais en réalité, ce n'est pas l'acte qui agit — c'est le dalīl qui le rend opérant.
  • Le cas de la ṣalāt al-khawf : al-Shāfiʿī a privilégié la version la plus proche de la prière normale, et certains ont préféré la dernière en date connue. C'est l'illustration concrète du tarjīḥ entre actes — quand on l'admet exceptionnellement.
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Cas 1 — Parole spécifique au Prophète ﷺ (khāṣṣ bihi)

Le conflit interne
Si la parole vise le Prophète ﷺ seul : le plus récent abroge le précédent. Si la chronologie est ignorée : trois avis, le waqf l'emporte selon Subkī.
Cas 1 Khāṣṣ bihi

Le mécanisme

Le Prophète ﷺ se dit à lui-même (par exemple : « Il m'est ordonné de faire X »), puis on observe qu'il accomplit ¬X. Conflit interne. La parole et l'acte le concernent tous deux, donc il n'y a pas de répartition par destinataire — il faut trancher.

  • Si le mutaʾakhkhir (le plus récent) est connu : il abroge le précédent (nāsikh), que ce soit la parole ou l'acte. C'est l'application directe de la doctrine du naskh.
  • Si la chronologie est inconnue (jahl al-tārīkh) : trois avis :
    • (a) Privilégier la parole — car « al-qawl aqwā » (la parole est plus forte, posée pour la dalāla)
    • (b) Privilégier l'acte — minoritaire
    • (c) Waqf jusqu'à preuve — pour ne pas trancher arbitrairement (tarjīḥ bilā murajjiḥ)
  • Choix de Subkī : dans ce cas 1, l'al-aṣaḥḥ est le waqf. Raison : la parole étant spécifique au Prophète ﷺ, la communauté n'est pas directement tenue à l'un des deux statuts. Trancher entre la parole et l'acte sans indice serait tarjīḥ bilā murajjiḥ (préférer sans préférable) ; suspendre est donc admissible. Cette logique sera renversée dans le cas 2 — où la communauté est, elle, sommée d'agir.
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Cas 2 — Parole spécifique à la communauté (khāṣṣ binā)

Pas de conflit pour le Prophète ﷺ ; règle nuancée pour la umma
La parole ne le concerne pas. Pour nous : le plus récent abroge si dalīl d'imitation ; si chronologie ignorée, on opère sur la parole.
Cas 2 Khāṣṣ binā

Une double dimension

  • Pour le Prophète ﷺ : aucun conflit. La parole ne le vise pas (elle est adressée à la communauté), donc son acte n'entre pas en concurrence avec elle. Il agit librement selon ce qui le concerne.
  • Pour la communauté : deux sous-cas :
    • Si un dalīl indique l'imitation de l'acte (tāʾasī) : le plus récent abroge — la communauté est tenue, et il y a donc conflit qui se résout par naskh.
    • Si aucun dalīl n'indique l'imitation : pas de conflit à notre égard non plus, car nous ne sommes engagés que par la parole, pas par l'acte qu'il ﷺ accomplit pour lui-même.
  • Si la chronologie est ignorée : al-aṣaḥḥ chez la majorité (al-jumhūr) ici est opérer sur la parole. Pourquoi le waqf n'est-il pas retenu ici comme dans le cas 1 ? Parce qu'ici nous sommes tenus à l'un des deux statuts (parole ou acte) — pas à la suspension. La parole étant plus forte, elle l'emporte.
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Cas 3 — Parole générale (ʿāmm lanā wa-lah)

Quand la parole vise le Prophète ﷺ et nous
On reprend les règles du cas 1 — sauf si le ʿāmm est manifeste : alors l'acte spécifique antérieur peut servir de takhṣīṣ.
Cas 3 ʿĀmm

Le mécanisme et son exception

La parole est ʿāmm — par exemple : « Cet acte est obligatoire pour les mukallafīn ». Le Prophète ﷺ entre dans le ʿumūm (il fait partie des mukallafīn) ; nous aussi. La règle générale, dit Subkī, est de revenir au cas 1 : « kamā marra » — comme on l'a vu plus haut.

Mais une exception majeure : si la parole ʿāmm est ẓāhir (manifeste, et non strictement nāṣṣ), alors un acte spécifique antérieur peut servir de takhṣīṣ du ʿāmm postérieur.

  • Cas du nāṣṣ : si la parole ʿāmm est explicite (« absolument tous »), pas de takhṣīṣ possible. On revient au cas 1.
  • Cas du ẓāhir : si la parole ʿāmm souffre une lecture restrictive, l'acte antérieur fait office de takhṣīṣ — la parole générale s'applique « sauf dans le cas indiqué par cet acte ».
  • Justification shāfiʿīte : chez les Shāfiʿītes, le takhṣīṣ ne requiert pas que le particulier soit postérieur au général. Donc un acte antérieur peut spécifier une parole postérieure.
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Pourquoi la parole l'emporte — quatre raisons

Le « al-qawl aqwā »
La parole prédomine sur l'acte non par hasard mais par quatre raisons techniques cumulatives.
Argumentaire Tarjīḥ

Les quatre arguments rapportés par Zarkashī

  • (a) Waḍʿ pour la dalāla : la parole a été posée par la langue pour signifier ; l'acte non. La parole est donc, ontologiquement, plus apte à fonder une règle.
  • (b) Aucun désaccord sur sa nature démonstrative : tous reconnaissent que la parole indique ; pour l'acte, la divergence existe. La parole est plus incontestable.
  • (c) Indication directe : la parole indique le wujūb / nadb / ibāḥa sans intermédiaire ; l'acte demande toujours une médiation interprétative (était-ce une qurba ? l'imitation est-elle requise ?).
  • (d) Couverture plus large : la parole couvre aussi bien le maʿqūl (les notions abstraites : foi, intention, croyance) que le maḥsūs (les actions sensibles) ; l'acte ne couvre que le second. La parole est plus universelle en utilité.
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À retenir

5 principes essentiels
L'aboutissement de la Famille A — à fixer avant d'aborder la Famille B.
  • Le conflit qawl/fiʿl suppose un dalīl établissant la récurrence de la portée de la parole (takarrur muqtaḍā al-qawl)
  • Trois cas selon le destinataire : khāṣṣ bihi, khāṣṣ binā, ʿāmm lanā wa-lah — chacun avec ses sous-règles
  • Si la chronologie est connue : le plus récent abroge ; si elle est ignorée : tarjīḥ ou waqf selon le cas
  • La parole prédomine sur l'acte pour quatre raisons : waḍʿ, indiscutabilité, indication directe, couverture plus large
  • Apport propre de Subkī : un acte spécifique antérieur peut servir de takhṣīṣ du ʿāmm postérieur — ajout doctrinal aux mukhtaṣars
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question simple pour vérifier la maîtrise — clôture de la Famille A.

Question

« Pourquoi Subkī retient-il le waqf comme avis le plus correct dans le cas 1 (parole spécifique au Prophète ﷺ), alors qu'il retient l'opération sur la parole dans le cas 2 (parole spécifique à la communauté), lorsque la chronologie est ignorée dans les deux cas ? Quelle est la raison technique qui justifie cette différence de traitement ? »

🧠 Grille mnémotechnique

1
CAS 1
khāṣṣ bihi
jahl tārīkh → waqf
2
CAS 2
khāṣṣ binā
jahl tārīkh → al-qawl
3
CAS 3
ʿāmm lanā wa-lah
ẓāhir → takhṣīṣ par l'acte
4
PRINCIPE
al-qawl aqwā
waḍʿ + 3 raisons