بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Tarjīḥ N°1

التَّعَادُلُ وَالتَّعَارُضُ

Le cadre du Kitāb VI · Pas d'équivalence entre deux preuves catégoriques · Le débat sur le taʿādul des amārāt

Avec ce sixième Kitāb du Jamʿ al-Jawāmiʿ, nous quittons l'inventaire des preuves pour entrer dans leur mécanique de collision. Al-Zarkashī ouvre le Tashnīf al-Masāmiʿ sur cette articulation : une fois achevé l'exposé des dalīls agréés et discutés, il reste à savoir comment argumenter par eux lorsqu'ils s'opposent — ces règles sont des « attributs des preuves » (ṣifāt li-l-adilla), d'où leur place en fin d'ouvrage. La première masʾala fixe le cadre : l'équivalence (taʿādul) entre deux preuves catégoriques est impossible — sinon deux contradictoires seraient vrais ensemble. Tout le débat se concentre alors sur les amārāt, les indices probables : leur équivalence dans l'esprit du mujtahid est admise par tous ; leur équivalence dans la réalité même (fī nafs al-amr) divise — al-Karkhī et l'imām Aḥmad la nient, la majorité l'admet. Al-Rāzī affine par une division, et ʿIzz al-Dīn Ibn ʿAbd al-Salām renverse la perspective : ce ne sont jamais les ẓanns qui s'opposent, mais leurs causes.

الْكِتَابُ السَّادِسُ : فِي التَّعَادُلِ وَالتَّرَاجِيحِ. يَمْتَنِعُ تَعَادُلُ الْقَاطِعَيْنِ، وَكَذَا الْأَمَارَتَيْنِ فِي نَفْسِ الْأَمْرِ عَلَى الصَّحِيحِ.

« Sixième Livre : de l'équivalence et des préférences. L'équivalence de deux [preuves] catégoriques est impossible ; de même celle de deux amārāt dans la réalité même, selon l'avis correct. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Taʿādul wa-l-tarājīḥ (le cadre du taʿādul) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 359-360

📜

Pourquoi un sixième Kitāb — et pourquoi en dernier

Le plan du Jamʿ al-Jawāmiʿ est une progression : les préliminaires, puis les preuves une à une — Kitāb, Sunna, Ijmāʿ, Qiyās, Istidlāl. Mais connaître les preuves « en elles-mêmes » ne suffit pas : dans la pratique du mujtahid, elles arrivent par paquets, et parfois elles se heurtent. Al-Zarkashī explicite la logique du plan : « Lorsque s'acheva le discours sur les preuves agréées et discutées — et que la connaissance des preuves en tant que telles ne dispense pas, dans l'istidlāl, de conditions, à savoir la manière d'argumenter par elles lors du conflit — il consacra ce Livre à cela ; et il le plaça après les preuves, car ce sont là des attributs des preuves (ṣifāt li-l-adilla), et leur exposé vient donc après elles. » Le Kitāb VI n'ajoute donc pas une preuve : il enseigne l'arbitrage. Deux notions y règnent : le taʿādul (l'équilibre parfait, l'impasse) et le tarjīḥ (la pesée qui fait pencher la balance) — d'où le titre : al-taʿādul wa-l-tarājīḥ.

📖

Vocabulaire essentiel

تَعَارُض taʿāruḍ
« Opposition mutuelle » : deux preuves dont chacune exige le contraire de ce qu'exige l'autre, de sorte qu'on ne peut opérer sur les deux ensemble.
تَعَادُل taʿādul
« Équivalence » : cas particulier du taʿāruḍ où les deux preuves opposées sont de force égale — aucune ne l'emporte, la balance reste horizontale.
قَاطِع qāṭiʿ
Preuve « catégorique », produisant la certitude (qaṭʿ) — qu'elle soit rationnelle (ʿaqlī) ou scripturaire (naqlī).
أَمَارَة amāra
« Indice » : la preuve qui ne produit qu'une probabilité (ẓann). C'est le terrain propre du tarjīḥ — on ne pèse que du probable.
فِي نَفْسِ الْأَمْرِ fī nafs al-amr
« Dans la réalité même » — par opposition à « dans les esprits » (fī al-adhhān). Toute la masʾala tient à cette distinction de plan.
1

Définitions — taʿāruḍ, taʿādul, tarjīḥ

Le triangle conceptuel du Kitāb VI
Le conflit (taʿāruḍ), son cas limite (taʿādul) et sa solution ordinaire (tarjīḥ) : trois notions à fixer avant tout.
Définitions Cadre
▼

Trois notions, un seul problème

Le taʿāruḍ est l'opposition de deux preuves telle que chacune empêche l'effet de l'autre : impossible d'opérer sur les deux, impossible de les délaisser toutes deux. Face à lui, deux issues : ou bien l'une des preuves présente un surcroît de force — c'est le tarjīḥ, la « préférence » qui fait pencher la balance et impose de suivre la plus forte ; ou bien elles sont rigoureusement égales — c'est le taʿādul, l'équilibre parfait, le cas limite qui occupe les premières masāʾil du Livre.

  • Taʿāruḍ : le conflit — situation de départ
  • Tarjīḥ : la sortie normale — une preuve l'emporte par un murajjiḥ
  • Taʿādul : l'impasse — aucune ne l'emporte ; son ḥukm sera traité à la carte 3
2

Impossible entre deux qaṭʿīs — la raison logique

Yamtaniʿ taʿādul al-qāṭiʿayn
Deux preuves catégoriques ne peuvent s'équivaloir : sinon leurs deux contenus contradictoires seraient établis ensemble.
Qaṭʿī Logique
▼

L'argument

Une preuve qaṭʿī produit la certitude de son contenu. Si deux qaṭʿīs opposés s'équivalaient, leurs deux contenus seraient établis simultanément — or ce sont deux contradictoires (naqīḍān) : leur réunion est impossible. L'équivalence de deux qaṭʿīs est donc exclue, qu'ils soient rationnels (ʿaqliyyayn) ou scripturaires (naqliyyayn).

  • Qaṭʿī contre qaṭʿī : impossible — la certitude des deux contradictoires est absurde
  • Qaṭʿī contre ẓannī : impossible aussi — « par disparition du ẓann devant la certitude du contraire » : on ne peut pas probabiliser ce dont on sait avec certitude que le contraire est vrai. Le ẓannī s'efface, sans même qu'il y ait pesée.
  • Conséquence : le tarjīḥ n'a pas cours dans les qaṭʿiyyāt (Subkī y reviendra : « lā tarjīḥa fī al-qaṭʿiyyāt li-ʿadam al-taʿāruḍ », voir carte 2) — le seul terrain de tout le Kitāb VI est le ẓannī contre ẓannī.
3

Le taʿādul des amārāt — le vrai débat

Dans les esprits oui ; fī nafs al-amr, controverse
Tous admettent l'équivalence des indices dans l'esprit du mujtahid ; sa possibilité dans la réalité divise : al-Karkhī et Aḥmad la nient, la majorité l'admet.
Amārāt Khilāf
▼

Deux plans à distinguer

  • Dans les esprits (fī al-adhhān) : ṣaḥīḥ sans conteste. Un mujtahid peut fort bien, après examen, trouver deux indices d'égale force — c'est un fait d'expérience.
  • Dans la réalité même (fī nafs al-amr) : c'est ici que le khilāf se noue :
    • Négateurs : al-Karkhī (ḥanafite), l'imām Aḥmad, et un groupe de Shāfiʿītes. Leur argument : si Dieu avait réellement posé deux indices équivalents, il s'ensuivrait le takhyīr (libre choix) entre deux statuts opposés — or l'ijmāʿ tient ce takhyīr pour nul. Donc l'équivalence réelle n'existe pas.
    • Partisans (la majorité, et c'est le « ṣaḥīḥ » retenu... en sens inverse) : attention à la lecture du matn — le « ʿalā al-ṣaḥīḥ » de Subkī porte sur l'impossibilité : pour lui, l'avis correct est que le taʿādul des amārāt fī nafs al-amr est exclu, comme celui des qaṭʿīs. Les autres l'admettent : rien n'empêche que soient instituées des « marques égales dans la production des deux ẓanns ».
  • Question subsidiaire relevée par Zarkashī : ceux qui le nient, le nient-ils rationnellement (ʿaqlan — ce serait absurde en soi) ou légalement (sharʿan — Dieu ne l'a simplement pas fait) ? « Fīhi naẓar » — le point reste indécis.
4

Le tafṣīl d'al-Rāzī — deux figures du conflit

Un acte / deux statuts, ou deux actes / un statut
Al-Rāzī distingue : deux statuts contradictoires sur un même acte (possible mais jamais advenu en droit) ; deux actes incompatibles sous un même statut (possible et advenu : les deux qiblas).
Tafṣīl al-Rāzī
▼

La division de l'Imām al-Rāzī

  • Figure 1 — deux statuts contradictoires, un seul acte : un même acte serait à la fois wājib et ḥarām, ou mubāḥ. C'est concevable, mais cela n'advient pas en droit (ghayr wāqiʿ sharʿan) : on ne peut ni opérer sur les deux statuts, ni les délaisser tous deux ; et trancher pour l'un serait arbitraire (taḥakkum). Quant au « libre choix » entre un mubāḥ et un muḥarram, il équivaut à une permission de délaisser — c'est-à-dire à faire prévaloir l'indice de l'ibāḥa sans raison : arbitraire encore.
  • Figure 2 — deux actes incompatibles, un seul statut : possible et advenu. Exemple : l'obligation de se tourner vers deux directions dont chacune est, avec ẓann prépondérant, la qibla — le fidèle perplexe a bien devant lui deux objets équivalents d'un même wujūb.
📚

Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Le passage central sur l'impossibilité entre qaṭʿīs, et le tanqīḥ de ʿIzz al-Dīn Ibn ʿAbd al-Salām : ce ne sont pas les ẓanns qui s'opposent, mais leurs causes.
Sharḥ Zarkashī
▼

Le passage du Tashnīf

التَّعَادُلُ بَيْنَ الْقَاطِعَيْنِ مُمْتَنِعٌ، عَقْلِيَّيْنِ كَانَا أَمْ نَقْلِيَّيْنِ، وَإِلَّا ثَبَتَ مُقْتَضَاهُمَا وَهُمَا نَقِيضَانِ ؛ وَكَذَا بَيْنَ الْقَطْعِيِّ وَالظَّنِّيِّ، لِانْتِفَاءِ الظَّنِّ عِنْدَ الْقَطْعِ بِالنَّقِيضِ. وَأَمَّا التَّعَادُلُ بَيْنَ الْأَمَارَتَيْنِ فِي الْأَذْهَانِ فَصَحِيحٌ.

Traduction : « L'équivalence entre deux [preuves] catégoriques est impossible — qu'elles soient rationnelles ou scripturaires — sinon ce qu'elles exigent toutes deux serait établi, alors que ce sont deux contradictoires. De même entre le catégorique et le probable : car le ẓann s'évanouit devant la certitude du contraire. Quant à l'équivalence entre deux amārāt dans les esprits, elle est valide. »

Le tanqīḥ d'Ibn ʿAbd al-Salām — déplacer le problème

Zarkashī rapporte la mise au point du Shaykh ʿIzz al-Dīn Ibn ʿAbd al-Salām dans ses Qawāʿid : à strictement parler, il n'y a pas de taʿāruḍ entre les ẓanns, pas plus qu'entre les sciences certaines — deux états psychiques contraires ne coexistent pas. Le conflit se joue entre les causes des ẓanns (asbāb al-ẓunūn). De là une casuistique :

  • Si le choc des causes produit le doute (shakk) : on ne statue sur rien
  • Si le ẓann subsiste d'un côté : on statue par lui — l'effacement de son vis-à-vis prouve la faiblesse de celui-ci
  • Si chaque cause dément l'autre (takdhīb mutuel) : elles tombent toutes deux (tasāquṭ) — comme deux khabars ou deux témoignages incompatibles
  • Si elles ne se démentent pas : on opère sur les deux autant que possible — exemple fameux : une monture chevauchée par deux cavaliers ; on la leur adjuge à tous deux, car aucune des deux mains-mises ne dément l'autre
📋

À retenir

5 principes essentiels
Le socle du Kitāb VI — à fixer avant d'entrer dans le détail des solutions et des murajjiḥāt.
▼
  • Le Kitāb VI vient en dernier car ses règles sont des attributs des preuves : comment argumenter par elles lors du conflit
  • Aucun taʿādul entre deux qaṭʿīs (les deux contradictoires seraient établis), ni entre qaṭʿī et ẓannī (le ẓann s'efface devant la certitude contraire)
  • Le taʿādul des amārāt dans les esprits est admis par tous ; fī nafs al-amr, il est exclu selon le ṣaḥīḥ retenu par Subkī — al-Karkhī, Aḥmad et d'autres en tête
  • Tafṣīl d'al-Rāzī : possible mais non advenu entre deux statuts sur un acte ; possible et advenu entre deux actes sous un statut (les deux qiblas)
  • Ibn ʿAbd al-Salām : le conflit oppose les causes des ẓanns, non les ẓanns — d'où shakk, prévalence, tasāquṭ ou cumul selon les cas
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question simple pour vérifier la maîtrise du cadre.
▼

Question

« Pourquoi tous les uṣūliyyūn admettent-ils sans difficulté le taʿādul des amārāt dans l'esprit du mujtahid, alors que son existence dans la réalité même fait l'objet d'un khilāf ? Et quel argument tiré de l'ijmāʿ les négateurs (al-Karkhī, Aḥmad) avancent-ils contre l'équivalence réelle ? »

🧠 Grille mnémotechnique

1
QAṬʿĪ × QAṬʿĪ
impossible — naqīḍān
2
QAṬʿĪ × ẒANNĪ
le ẓann s'efface
3
AMĀRĀT
fī al-adhhān
admis par tous
4
AMĀRĀT
fī nafs al-amr
exclu ʿalā al-ṣaḥīḥ