بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Tarjīḥ N°2

وُجُوبُ الْعَمَلِ بِالرَّاجِحِ

Définition du tarjīḥ · Suivre la preuve prépondérante est obligatoire · Les deux dissidents : al-Bāqillānī et al-Baṣrī · Pas de tarjīḥ dans les qaṭʿiyyāt

Avant d'inventorier les murajjiḥāt, il faut établir deux choses : ce qu'est le tarjīḥ, et pourquoi il oblige. Subkī le définit : « la fortification de l'une des deux voies » (taqwiyat aḥad al-ṭarīqayn) — définition héritée du Maḥṣūl d'al-Rāzī, que les uṣūliyyūn discuteront mot à mot. Puis la thèse centrale : opérer par le rājiḥ est obligatoire, que le murajjiḥ soit certain ou seulement probable — au point que même les négateurs du qiyās ont pratiqué le tarjīḥ dans les textes apparents. Deux voix discordantes : le Qāḍī Abū Bakr al-Bāqillānī, qui n'accepte que le tarjīḥ certain et refuse celui qui repose sur un ẓann ; et Abū ʿAbd Allāh al-Baṣrī, qui récuse le tarjīḥ tout court au profit du takhyīr ou du waqf. Contre eux, l'argument décisif : l'ijmāʿ des ṣaḥāba, qui faisaient prévaloir certaines preuves sur d'autres — fait « connu par nécessité ». La carte se clôt sur le verrou logique déjà posé : pas de tarjīḥ dans les qaṭʿiyyāt, faute de taʿāruḍ possible.

وَالتَّرْجِيحُ : تَقْوِيَةُ أَحَدِ الطَّرِيقَيْنِ. وَالْعَمَلُ بِالرَّاجِحِ وَاجِبٌ، وَقَالَ الْقَاضِي : إِلَّا مَا رُجِّحَ ظَنًّا، إِذْ لَا تَرْجِيحَ بِظَنٍّ عِنْدَهُ، وَقَالَ الْبَصْرِيُّ : إِنْ رُجِّحَ أَحَدُهُمَا بِالظَّنِّ فَالتَّخْيِيرُ. وَلَا تَرْجِيحَ فِي الْقَطْعِيَّاتِ لِعَدَمِ التَّعَارُضِ.

« Le tarjīḥ est la fortification de l'une des deux voies. Opérer par le prépondérant est obligatoire ; le Qāḍī a dit : sauf ce qui est rendu prépondérant par un ẓann — car pas de tarjīḥ par le ẓann selon lui ; et al-Baṣrī a dit : si l'un des deux est rendu prépondérant par le ẓann, alors libre choix. Et pas de tarjīḥ dans les [preuves] catégoriques, faute de conflit. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Taʿādul wa-l-tarājīḥ (wujūb al-ʿamal bi-l-rājiḥ) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 361-362

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Al-Qāḍī Abū Bakr al-Bāqillānī (m. 403 H)

Quand Subkī écrit « al-Qāḍī » sans plus, il désigne Abū Bakr Muḥammad b. al-Ṭayyib al-Bāqillānī, le grand mutakallim ashʿarite de Bagdad, juge de la dynastie būyide, auteur du Taqrīb wa-l-irshād — la source majeure de l'uṣūl ashʿarite avant al-Juwaynī. Sa position ici est cohérente avec toute sa doctrine : rigoriste sur les ẓunūn, il tient pour principe qu'« on ne suit pas les probabilités » sauf là où un ijmāʿ l'impose. Or, dit-il, l'ijmāʿ des ṣaḥāba a validé les ẓunūn qui se suffisent à eux-mêmes comme preuves (un khabar, un qiyās) — mais le tarjīḥ, lui, est l'opération sur un ẓann qui n'est pas une preuve autonome (un simple surcroît de confiance dans un transmetteur, une supériorité de nombre) : il reste donc sous le principe d'interdiction. La réponse des Aktharūn retourne l'argument : l'ijmāʿ s'est précisément conclu sur l'obligation d'opérer par le ẓann non autonome comme par l'autonome — les ṣaḥāba pesaient les akhbār entre eux. Al-Zarkashī, fidèle à la majorité, enregistre la réfutation.

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Vocabulaire essentiel

تَرْجِيح tarjīḥ
« Faire pencher la balance » : la fortification de l'une des deux preuves opposées, pour qu'on opère par la plus forte.
رَاجِح rājiḥ
La preuve « prépondérante » — celle qui l'emporte. Son contraire : al-marjūḥ, la preuve surclassée.
مُرَجِّح murajjiḥ
Le facteur de préférence : la qualité, le nombre, l'état qui donne à une preuve son surcroît de force. Il peut être maqṭūʿ ou maẓnūn.
قَطْعِيَّات qaṭʿiyyāt
Les preuves catégoriques, rationnelles ou scripturaires. Hors du champ du tarjīḥ : entre elles, aucun taʿāruḍ réel n'est concevable.
مَعْلُومٌ بِالضَّرُورَةِ maʿlūm bi-l-ḍarūra
« Connu par nécessité » : ce qu'on sait sans démonstration. Tel est, pour al-Juwaynī, le fait que les ṣaḥāba pratiquaient le tarjīḥ entre preuves.
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La définition du tarjīḥ — et ses retouches

Taqwiyat aḥad al-ṭarīqayn
Définition du Maḥṣūl, reprise par Subkī ; le Minhāj préfère « amāratayn » ; al-Hindī objecte ; le Badīʿ ajoute « waṣfan ».
Définition Ḥadd
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Une définition disputée mot à mot

« La fortification de l'une des deux voies sur l'autre, pour qu'on opère par la plus forte » : c'est la formule du Maḥṣūl d'al-Rāzī, que Subkī reprend. Trois retouches notables :

  • « Ṭarīqayn » ou « amāratayn » ? Al-Bayḍāwī, dans le Minhāj, dit « les deux amārāt » — et Subkī lui-même, dans son commentaire du Minhāj, avait trouvé cela meilleur : le tarjīḥ est impossible ailleurs que dans les amārāt. Zarkashī s'étonne : « je ne sais pourquoi il s'en est écarté ici ».
  • L'objection d'al-Hindī : faire du tarjīḥ « une fortification » le rattache en réalité à l'acte du Législateur ou du mujtahid ; or, dans l'usage technique, le tarjīḥ désigne plutôt ce par quoi la préférence a lieu (le murajjiḥ lui-même). D'où la formule d'Abū al-Ḥusayn al-Baṣrī : le tarjīḥ est « l'engagement dans la fortification de l'une des deux voies ».
  • L'ajout du Badīʿ (Ibn al-Sāʿātī) : la fortification doit se faire par un attribut (waṣfan) — pour exclure le « tarjīḥ » par une preuve indépendante. Renforcer un dalīl par un autre dalīl autonome, ce n'est pas préférer : c'est changer de preuve — abandonner la première et passer à la seconde (intiqāl).
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La thèse des Aktharūn — le rājiḥ oblige

Wujūb al-ʿamal bi-l-rājiḥ
Suivre la preuve prépondérante est obligatoire, que le murajjiḥ soit certain ou probable — même les négateurs du qiyās l'ont pratiqué.
Thèse Wujūb
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La règle et sa portée

Pour la grande majorité (al-aktharūn), lorsque deux preuves ẓannī s'opposent et que l'une présente un surcroît de force, le mujtahid n'a pas le choix : il doit opérer par la prépondérante. Et cela vaut quel que soit le statut épistémique du murajjiḥ :

  • Murajjiḥ maqṭūʿ : la préférence est certaine — par exemple la primauté du naṣṣ sur le qiyās. Personne ne la conteste, pas même al-Bāqillānī.
  • Murajjiḥ maẓnūn : la préférence repose elle-même sur un ẓann — qualités du transmetteur, nombre des preuves, etc. C'est ici le cœur de la thèse : ce ẓann-là aussi oblige.
  • Argument d'autorité massif : même les négateurs du qiyās (les ẓāhirites et assimilés) ont pratiqué le tarjīḥ dans les ẓawāhir des akhbār — preuve que l'obligation du rājiḥ transcende les écoles.
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Premier dissident — al-Bāqillānī et le tarjīḥ maẓnūn

« J'accepte le certain, je refuse le probable »
Le Qāḍī admet le tarjīḥ certain (naṣṣ sur qiyās) mais refuse le tarjīḥ par les qualités et les nombres : un ẓann non autonome reste sous le principe d'interdiction.
Khilāf al-Qāḍī
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L'argument et sa réfutation

  • La distinction du Qāḍī : « J'accepte le tarjīḥ tranché avec certitude — comme la primauté du naṣṣ sur le qiyās. Quant au tarjīḥ probable — par les attributs, les états, la pluralité des preuves et leurs semblables — je le rejette. »
  • Sa raison : le principe établi est qu'on ne suit aucun ẓann, car il expose à l'erreur. On n'y a dérogé que pour les ẓunūn autonomes (khabar, qiyās...) en vertu de l'ijmāʿ des ṣaḥāba sur eux. Or le tarjīḥ opère par un ẓann non autonome — qui n'est pas une preuve par lui-même : il demeure donc sous le principe, et on ne le suit pas.
  • La réfutation : l'ijmāʿ s'est conclu précisément sur l'obligation d'opérer par le ẓann non autonome comme par l'autonome. Les ṣaḥāba ne se sont jamais contentés de constater l'opposition de deux khabars : ils départageaient — par la mémoire du transmetteur, l'ancienneté, la proximité. Le ẓann « accessoire » du murajjiḥ est couvert par le même consensus que le ẓann « principal » de la preuve.
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Second dissident — al-Baṣrī (Juʿal) et le takhyīr

Une attribution douteuse, une thèse balayée
Abū ʿAbd Allāh al-Baṣrī aurait refusé tout tarjīḥ : takhyīr ou waqf. Al-Juwaynī doute de l'attribution ; et si elle est avérée, l'ijmāʿ nécessaire la réfute.
Khilāf al-Baṣrī
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La thèse, le doute, la réfutation

  • La thèse : Abū ʿAbd Allāh al-Baṣrī — le muʿtazilite surnommé Juʿal — aurait nié le recours au tarjīḥ : devant le taʿāruḍ, c'est le takhyīr (libre choix) ou le waqf qui s'impose, « et l'on ne fait pas prévaloir un côté sur l'autre, fussent-ils inégaux ».
  • Le doute d'al-Juwaynī : dans le Burhān, l'Imām des deux Sanctuaires note que cette attribution vient du Qāḍī [al-Bāqillānī], « et je ne l'ai trouvée dans aucun de ses ouvrages, malgré ma recherche ». D'autres ajoutent : si elle est authentique, on n'en tient pas compte.
  • La réfutation de fond : cette position arrive après coup — elle est « devancée par l'ijmāʿ des ṣaḥāba et de la communauté tout entière » faisant prévaloir certaines preuves sur d'autres : fait connu par nécessité (maʿlūm bi-l-ḍarūra).
  • L'analogie des témoignages, rejetée : on a voulu arguer que, dans les shahādāt, on ne départage pas les témoins par leurs mérites — donc pareil pour les akhbār. Réponse : (a) la question des témoignages est elle-même ijtihādique, certains y admettant le tarjīḥ ; (b) ceux qui l'y refusent invoquent un taʿabbud propre aux témoignages (un formalisme institué), qui ne se transpose pas ailleurs.
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Pas de tarjīḥ dans les qaṭʿiyyāt — et la nuance d'al-Hindī

Lā tarjīḥa fī al-qaṭʿiyyāt
Le tarjīḥ est le propre des preuves ẓannī : entre certitudes, pas de taʿāruḍ, donc rien à peser. Al-Hindī nuance : dans les esprits, la pesée existe.
Limite Qaṭʿiyyāt
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La règle et son débat

Le tarjīḥ est le fruit du taʿāruḍ ; or le taʿāruḍ est inconcevable entre preuves certaines — il entraînerait la réunion ou la levée des deux contradictoires. Donc aucun tarjīḥ dans les dalāʾil yaqīniyya, rationnelles ou scripturaires : c'est la conséquence directe de la carte 1.

  • L'objection d'al-Hindī : de quel plan parle-t-on ? Si l'on vise l'impossibilité fī nafs al-amr, soit — mais ce n'est pas la question. Si l'on vise les esprits, c'est contestable : un mujtahid peut se trouver devant deux raisonnements qu'il croit tous deux démonstratifs, sans parvenir à invalider l'un d'eux — tout en sachant que l'un des deux est faux dans la réalité.
  • La pesée possible entre « certitudes » apparentes : dans ce cas, on examine l'état des prémisses et des compositions, et l'on fait prévaloir le raisonnement aux prémisses les moins nombreuses (qillat al-muqaddimāt) — moins de maillons, moins de risques. « Voie que la raison accepte », conclut al-Hindī.
  • L'appui de Zarkashī : « Surtout si nous disons que les sciences se hiérarchisent (al-ʿulūm tatafāwat) » — la certitude elle-même admet des degrés de fermeté ; la pesée retrouve alors un objet.
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Le passage qui fixe la thèse majoritaire et la balaye des deux dissidences par l'ijmāʿ nécessaire.
Sharḥ Zarkashī
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Le passage du Tashnīf

ذَهَبَ الْأَكْثَرُونَ إِلَى وُجُوبِ الْعَمَلِ بِالرَّاجِحِ، سَوَاءٌ كَانَ الْمُرَجِّحُ مَعْلُومًا أَوْ مَظْنُونًا، حَتَّى إِنَّ الْمُنْكِرِينَ لِلْقِيَاسِ عَمِلُوا بِالتَّرْجِيحِ فِي ظَوَاهِرِ الْأَخْبَارِ.

Traduction : « Les plus nombreux ont professé l'obligation d'opérer par le prépondérant — que le murajjiḥ soit connu [avec certitude] ou présumé — au point que les négateurs mêmes du qiyās ont pratiqué le tarjīḥ dans les sens apparents des akhbār. »

La réfutation d'al-Baṣrī — l'ijmāʿ nécessaire

فَإِنَّهُ مَسْبُوقٌ بِإِجْمَاعِ الصَّحَابَةِ وَالْأُمَّةِ قَاطِبَةً عَلَى تَرْجِيحِ بَعْضِ الْأَدِلَّةِ عَلَى بَعْضٍ، وَهَذَا مَعْلُومٌ بِالضَّرُورَةِ.

Traduction : « Car il est devancé par l'ijmāʿ des Compagnons et de la communauté tout entière sur la prévalence de certaines preuves sur d'autres — et cela est connu par nécessité. »

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À retenir

5 principes essentiels
Le fondement de tout l'édifice des murajjiḥāt.
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  • Le tarjīḥ = taqwiyat aḥad al-ṭarīqayn — fortification d'une des deux preuves par un attribut, non par une preuve indépendante (sinon : intiqāl, changement de preuve)
  • Opérer par le rājiḥ est wājib, que le murajjiḥ soit maqṭūʿ ou maẓnūn — thèse des Aktharūn, pratiquée jusque par les négateurs du qiyās
  • Al-Bāqillānī n'accepte que le tarjīḥ certain ; réponse : l'ijmāʿ couvre le ẓann non autonome comme l'autonome
  • Al-Baṣrī aurait nié tout tarjīḥ (takhyīr ou waqf) ; attribution douteuse selon al-Juwaynī, et thèse devancée par un ijmāʿ maʿlūm bi-l-ḍarūra
  • Pas de tarjīḥ dans les qaṭʿiyyāt faute de taʿāruḍ — nuance d'al-Hindī : entre « certitudes » d'esprit, on peut préférer le raisonnement aux prémisses les moins nombreuses
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question simple pour vérifier la maîtrise.
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Question

« Al-Bāqillānī accepte le tarjīḥ du naṣṣ sur le qiyās mais refuse le tarjīḥ par les qualités du transmetteur. Sur quelle distinction épistémologique repose ce partage — et comment les Aktharūn retournent-ils contre lui son propre fondement, l'ijmāʿ des ṣaḥāba ? »

🧠 Grille mnémotechnique

1
DÉFINITION
taqwiya + waṣfan
2
AKTHARŪN
rājiḥ wājib — même maẓnūn
3
DISSIDENTS
al-Qāḍī · al-Baṣrī
4
RÉFUTATION
ijmāʿ maʿlūm bi-l-ḍarūra