بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte N°22

القَضَاءُ وَالمَقْضِيُّ

La compensation et l'acte compensé · Refaire après que le temps est sorti · Pendant temporel-après de la masʾala 21

Après avoir défini l'adāʾ — l'acte accompli dans son temps légal (masʾala 21) — al-Subkī aborde son pendant temporel-après : le qaḍāʾ, c'est-à-dire l'accomplissement de l'acte après que son temps soit sorti, en rattrapage (istidrāk) de ce qui aurait dû être fait. La symétrie est presque parfaite avec la masʾala précédente : on retrouve le débat « totalité ou partie ? », mais inversé. Et derrière la définition se cache un débat fondamental qui traverse toute l'uṣūl : le qaḍāʾ procède-t-il du même texte qui a institué l'adāʾ, ou exige-t-il un nouveau texte ? La position d'al-Subkī, par le mot « muṭlaqan », tranche en faveur de la première lecture — et engage toute une vision du rapport entre l'ordre divin et le temps.

وَالقَضَاءُ: فِعْلُ كُلِّ - وَقِيلَ بَعْضِ - مَا خَرَجَ وَقْتُ أَدَائِهِ اسْتِدْرَاكًا لِمَا سَبَقَ لَهُ، مُقْتَضٍ لِلْفِعْلِ مُطْلَقًا، وَالمَقْضِيُّ: المَفْعُولُ.

« Le qaḍāʾ est : l'accomplissement de la totalité — et on a dit : d'une partie — de ce dont le temps de l'adāʾ est sorti, en rattrapage de ce qui lui a été ordonné, par un texte requérant l'acte de manière absolue. Le muqḍá est ce qui a été accompli en rattrapage. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Ḥukm, masʾala 22 (القضاء والمقضي)

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Refaire après le temps

Le qaḍāʾ est ce moment paradoxal où l'on fait encore un acte dont le temps est déjà sorti. La prière oubliée se rattrape au réveil ; le jeûne du Ramadan manqué pour cause de maladie se reprend après la guérison ; le ḥajj différé hante encore le mort dans sa tombe. Mais cette paix juridique du « rattrapage » cache une question redoutable : par quelle force l'acte hors-temps reste-t-il dû ? L'ordre originel a été énoncé pour un temps précis — comment continue-t-il à m'engager après ce temps ? Al-Subkī répond par un mot : muṭlaqan. L'ordre était absolu, c'est-à-dire qu'il visait l'acte sans s'enfermer dans le temps. Le temps était une circonstance de l'ordre, non sa limite. C'est pourquoi le rattrapage est encore obéissance au même texte. Position que les ḥanafites contestent — pour eux, il faut une nouvelle preuve.

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Vocabulaire essentiel

القَضَاءal-qaḍāʾ
Le rattrapage : refaire l'acte après que son temps légal soit sorti, en compensation de ce qui a été manqué.
المَقْضِيّal-muqḍá
L'acte effectivement accompli en qaḍāʾ : c'est le miroir du muʾaddá de la masʾala 21.
اسْتِدْرَاكistidrāk
Rattrapage, recouvrement : agir après pour combler ce qui manquait. Cœur de la définition du qaḍāʾ.
مُقْتَضٍ لِلْفِعْلmuqtaḍin li-l-fiʿl
« Ce qui requiert l'acte » : le texte (waḥy) qui ordonne l'acte. Pour al-Subkī, ce même texte fonde l'adāʾ et le qaḍāʾ.
مُطْلَقًاmuṭlaqan
« De manière absolue » : sans conditionnement par le temps. Mot-clé d'al-Subkī : c'est ce qui rend possible le rattrapage.
عَلَى الفَوْرʿalá al-fawr
« Immédiatement » : pour certains, le qaḍāʾ doit être fait sans délai dès que le temps de l'adāʾ est passé.
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Définition du qaḍāʾ — totalité ou partie ?

Fiʿl kull aw baʿḍ mā kharaja waqtuhu · le miroir inversé de l'adāʾ
Al-Subkī tient que le qaḍāʾ est l'accomplissement de la totalité de l'acte après la sortie du temps. Une seconde position dit : il suffit qu'une partie soit faite hors temps.
DéfinitionDeux positions

Le mot d'ouverture : « fiʿl kull »

Al-Subkī ouvre la définition par « fiʿl kull » — l'accomplissement de la totalité — et insère immédiatement la position dissidente « wa-qīla baʿḍ » — « et on a dit : d'une partie ».

  • Position 1 (al-Subkī, l'auteur) : qaḍāʾ = l'acte est entièrement accompli après la sortie du temps. Si une rakʿa a été faite dans le temps et le reste après, ce n'est pas du qaḍāʾ : c'est de l'adāʾ (cf. masʾala 21).
  • Position 2 : il suffit qu'une partie de l'acte tombe après la sortie du temps pour que l'acte soit qualifié de qaḍāʾ.

Le miroir avec la masʾala 21

La symétrie avec l'adāʾ est volontaire et instructive. Pour l'adāʾ :

  • Position 1 (al-Subkī sur l'adāʾ) : il suffit qu'une partie tombe dans le temps.
  • Position 2 (sur l'adāʾ) : il faut que la totalité tombe dans le temps.

Pour le qaḍāʾ, les rôles s'inversent : al-Subkī exige la totalité hors temps, l'autre se contente d'une partie hors temps. Ce qui est cohérent : si une rakʿa dans le temps suffit à qualifier d'adāʾ (position de l'auteur sur la 21), alors c'est seulement quand tout est hors temps qu'il y a qaḍāʾ.

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Le débat du fondement — même texte ou nouveau texte ?

« Muqtaḍin li-l-fiʿli muṭlaqan » · le cœur philosophique de la masʾala
Pour al-Subkī et les shāfiʿites, le qaḍāʾ procède du même texte qui a fondé l'adāʾ. Pour les ḥanafites, il faut un second texte distinct.
DivergenceShāfiʿites / Ḥanafites

Le mot d'al-Subkī : « muṭlaqan »

Al-Subkī écrit : « istidrākan li-mā sabaqa lahu muqtaḍin li-l-fiʿli muṭlaqan » — « en rattrapage de ce qui lui a été précédé d'un texte requérant l'acte de manière absolue ». Ce mot « muṭlaqan » n'est pas un ornement : il porte toute la position shāfiʿite.

Position majoritaire (shāfiʿite, al-Subkī)

Le qaḍāʾ est requis par le même texte qui a institué l'adāʾ. Le commandement « priez » (aqīmū al-ṣalāta) est un ordre absolu :

  • Si l'acte tombe dans le temps assigné → adāʾ.
  • Si l'acte tombe après le temps assigné → qaḍāʾ.
  • Mais dans les deux cas, c'est le même ordre qui est exécuté.

Le temps n'est pas une condition de l'obligation ; c'est seulement une indication du moment privilégié de l'exécution.

Position ḥanafite

Pour les ḥanafites (et certains autres), le texte originel n'oblige que dans le temps. Quand le temps sort, l'obligation s'éteint avec lui. Pour rattraper, il faut un second texte, une nouvelle preuve. Et cette preuve existe :

  • « Man nāma ʿan ṣalātin aw nasiyahā fa-l-yuṣalliha idhā dhakaraha » — « Celui qui dort manquant une prière, ou qui l'oublie, qu'il l'accomplisse dès qu'il s'en souvient. » (rapporté par Muslim)
  • Ce ḥadīth est, pour eux, la nouvelle obligation qui crée le qaḍāʾ. Sans ce ḥadīth, on ne pourrait rien rattraper.
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Implications pratiques — le converti, le mort, l'oublieux

Cas concrets où le débat sur le fondement se révèle
Le converti pendant Ramadan, le mort sans ḥajj, le dormeur qui rate la prière : trois cas où l'on voit que la définition n'est pas qu'académique.
ApplicationCas-types

Cas 1 — le converti pendant Ramadan

Un non-musulman vit le mois de Ramadan sans jeûner ; il se convertit le 25 du mois. Doit-il rattraper les jours manqués ? La position majoritaire : non. Le converti n'était pas mukallaf par la sharīʿa pendant ces jours — l'ordre originel ne s'adressait pas à lui. Donc il n'y a rien à rattraper.

Mais cette réponse révèle l'enjeu : le qaḍāʾ s'enracine-t-il dans l'ordre originel ou dans une nouvelle obligation ? Pour al-Subkī, oui — c'est l'ordre originel qui ne s'appliquait pas. Pour les ḥanafites, c'est plus simple : aucun texte spécifique n'oblige le converti à rattraper.

Cas 2 — le mort sans ḥajj

Un homme avait l'obligation du ḥajj, mais meurt avant de l'avoir fait. Ses héritiers doivent-ils accomplir le ḥajj pour lui ?

  • Position shāfiʿite : oui, le ḥajj est dû — sur les biens du mort avant le partage. L'obligation absolue subsiste après la mort.
  • Le ḥadīth de la femme qui interroge le Prophète (ﷺ) sur sa mère décédée sans avoir fait le ḥajj : il lui dit de l'accomplir pour elle, en analogie avec une dette.

Cas 3 — le jeûne oublié, la prière oubliée

Le ḥadīth du Prophète (ﷺ) sur la prière oubliée est central :

مَنْ نَامَ عَنْ صَلاَةٍ أَوْ نَسِيَهَا فَلْيُصَلِّهَا إِذَا ذَكَرَهَا

Pour al-Subkī, ce ḥadīth est une confirmation de l'obligation existante (le qaḍāʾ procède déjà du « priez »). Pour les ḥanafites, c'est la source qui crée l'obligation du rattrapage.

Cas particulier — le ḥāʾiḍ et le nāʾim

Le sharḥ rapporte une nuance fine : pour le dormeur (nāʾim), la cause de l'obligation existait avant le sommeil — donc le qaḍāʾ est dû par la même obligation. Pour la femme menstruée (ḥāʾiḍ), il n'y avait pas de cause d'obligation pendant ses règles — la prière n'est pas requise (et n'a pas à être rattrapée). Pour le jeûne, en revanche, la cause subsiste — d'où le consensus que la femme rattrape le jeûne mais pas la prière.

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Le muqḍá et son rapport au muʾaddá

Al-mafʿūl · le miroir terminologique parfait
Comme la masʾala 21 distinguait adāʾ (l'action) et muʾaddá (l'acte fait), celle-ci distingue qaḍāʾ (le rattrapage) et muqḍá (l'acte rattrapé).
SymétrieMaṣdar / mafʿūl

Le couple maṣdar / mafʿūl

Al-Subkī conclut la masʾala par « wa-l-muqḍá : al-mafʿūl » — « et le muqḍá, c'est ce qui a été accompli ». Ce couple reproduit exactement ce qu'il avait fait pour la masʾala 21 :

  • al-adāʾ (maṣdar, nom verbal) → al-muʾaddá (mafʿūl, nom de chose accomplie).
  • al-qaḍāʾ (maṣdar) → al-muqḍá (mafʿūl).

Pourquoi cette précision terminologique ?

Le sharḥ explique : Ibn al-Ḥājib, dans son Mukhtaṣar, avait défini l'adāʾ et le qaḍāʾ en disant « mā fuʿila » (« ce qui a été fait ») — ce qui définit en réalité le muʾaddá et le muqḍá, non les actions elles-mêmes. Al-Subkī corrige cette imprécision en distinguant nettement :

  • Le maṣdar (qaḍāʾ) désigne l'acte de rattraper — l'action.
  • Le mafʿūl (muqḍá) désigne la chose qui a été rattrapée — le résultat.

Variation lexicale dans le matn

Le sharḥ note finement qu'al-Subkī change de mot entre les deux masāʾil : pour le muʾaddá il dit « mā fuʿila », pour le muqḍá il dit « al-mafʿūl ». Ce changement n'est pas neutre : il signale que le maître a délibérément varié l'expression — peut-être pour faire écho à la critique d'Ibn al-Ḥājib.

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Texte du matn — القضاء والمقضي

Source primaire + sharḥ Badr al-Ṭāliʿ
Décomposition de la formule subkienne mot à mot, à la lumière du commentaire d'al-Maḥallī et d'al-Ṣanʿānī.
MatnSubkī

Texte du matn

وَالقَضَاءُ: فِعْلُ كُلِّ - وَقِيلَ بَعْضِ - مَا خَرَجَ وَقْتُ أَدَائِهِ اسْتِدْرَاكًا لِمَا سَبَقَ لَهُ، مُقْتَضٍ لِلْفِعْلِ مُطْلَقًا، وَالمَقْضِيُّ: المَفْعُولُ.

Détail du sharḥ — Badr al-Ṭāliʿ

Le sharḥ commente « al-qaḍāʾ » en disant : « fiʿl kull » — l'accomplissement de la totalité — « wa-qīla baʿḍ » — et on a dit : d'une partie. Le sharḥ note que le mot « baʿḍ » est ici sans tanwīn, par ellipse de l'annexion : on sous-entend « baʿḍ mā » — une partie de ce qui...

« Mā kharaja waqt adāʾihi » — « ce dont le temps de son accomplissement est sorti ». Le sharḥ précise : si al-Subkī avait dit simplement « waqtuhu » (« son temps »), comme il l'avait fait pour l'adāʾ, cela aurait suffi.

« Istidrākan » — en rattrapage par cet acte — « li-mā » — pour quelque chose — « sabaqa lahu muqtaḍin li-l-fiʿl » — à laquelle a précédé un texte requérant l'acte. Le sharḥ note ici une discussion technique : il aurait été plus clair et plus court de dire « sabaqa li-fiʿlihi muqtaḍin ».

« Muṭlaqan » — de manière absolue : que l'acte soit obligatoire ou recommandé. Conséquence pratique : la prière surérogatoire (al-ṣalāt al-mandūba) se rattrape selon l'avis le plus apparent (al-aẓhar), et par analogie le jeûne surérogatoire aussi.

Et la cause d'obligation peut venir de la personne elle-même (comme dans le qaḍāʾ d'une prière délaissée sans excuse) ou d'un autre (comme dans le qaḍāʾ du dormeur ou de la femme menstruée pour le jeûne).

Enfin « al-muqḍá : al-mafʿūl » — le muqḍá, c'est ce qui a été accompli. C'est le nom de la chose rattrapée, dans la totalité ou dans la partie selon les deux positions.

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À retenir

5 principes essentiels
La carte mentale du qaḍāʾ.
  • Qaḍāʾ = refaire un acte après que son temps légal soit sorti, en rattrapage de l'ordre précédent.
  • Pour al-Subkī : la totalité de l'acte doit tomber hors temps. Pour la position adverse : il suffit qu'une partie tombe hors temps (miroir inverse de la masʾala 21).
  • Le mot « muṭlaqan » tranche le débat fondamental : pour les shāfiʿites, le qaḍāʾ procède du même texte que l'adāʾ ; pour les ḥanafites, il faut un second texte.
  • Le muqḍá est l'acte effectivement accompli en qaḍāʾ — nom de la chose, miroir du muʾaddá.
  • Le qaḍāʾ vaut autant pour l'obligatoire que pour le recommandé (jeûne surérogatoire, prière surérogatoire selon l'avis le plus apparent).
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Articuler le débat sur le fondement avec les cas pratiques.

Question

« Un musulman manque trois jours de jeûne du Ramadan pour cause de voyage légitime. Selon la position d'al-Subkī, quel texte fonde son obligation de rattraper ces jours ? Et selon les ḥanafites ? Pourquoi cette différence n'a-t-elle, en pratique, presque aucune conséquence — alors qu'elle est doctrinale ? »

🧠 Grille mnémotechnique — refaire après le temps

1
DÉFINITION
Fiʿl kull / baʿḍ
après le waqt
Totalité ou partie
2
FONDEMENT
Muqtaḍin muṭlaqan
même ou nouveau texte ?
Shāfiʿite / Ḥanafite
3
CAS
Converti, mort,
oublieux, ḥāʾiḍ
Application
4
MUQḌÁ
Al-mafʿūl
l'acte rattrapé
Miroir du muʾaddá