La preuve · Au cœur de la machine épistémique de l'uṣūl · Définition de ce qui mène à la connaissance d'un ḥukm
Cette masʾala est l'une des plus importantes du matn. Elle définit ce qu'est, en uṣūl, une preuve. Toute la science des fondements repose sur cette notion : la masʾala 1 a posé que uṣūl al-fiqh = « les adilla ijmāliyya du fiqh » ; la masʾala 24 vient enfin dire ce qu'est un dalīl. La cohérence du livre est ainsi scellée. Trois éléments-clés composent la définition d'al-Subkī : une possibilité, un raisonnement correct, et un requis informationnel. Chaque mot porte. Comprendre cette définition, c'est comprendre comment fonctionne la connaissance juridique en Islam.
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« Le dalīl (preuve) est : ce par lequel on peut, par un raisonnement correct, parvenir à un requis informationnel. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Définitions, masʾala 24 (الدليل)
La question paraît simple, elle est en réalité fondatrice. La preuve, en uṣūl, n'est pas un témoignage de tribunal ni un argument rhétorique : c'est un objet épistémique — une chose qui, si l'on raisonne correctement à partir d'elle, fait connaître un ḥukm. Le Coran est un dalīl, la Sunna est un dalīl, l'ijmāʿ est un dalīl, le qiyās est un dalīl. Mais aussi : un verset, un ḥadīth, une analogie particulière. Al-Subkī ne définit pas tel ou tel dalīl — il définit le mot lui-même. Et il le fait avec une précision d'horloger : chaque mot du ḥadd (définition) est calibré pour exclure ce qui n'est pas une preuve, et inclure tout ce qui en est une.
Ce par lequel il est possible de parvenir. La preuve est définie comme une possibilité ouverte, non comme une mécanique automatique. Elle permet d'atteindre la conclusion ; elle ne la garantit pas indépendamment du raisonneur.
Par un raisonnement correct. La possibilité ne s'actualise que si le naẓar (réflexion ordonnée) est ṣaḥīḥ (valide). Une preuve mal interprétée, par un raisonnement défectueux, ne donne pas le résultat. La preuve requiert du correcteur — comme une serrure requiert la bonne clé.
À un requis informationnel. La preuve mène à une connaissance — à savoir quelque chose. Elle ne mène pas à un acte. Le résultat de la preuve est une proposition (« la prière est obligatoire »), pas un mouvement (la prière elle-même).
Le sharḥ explicite la formule : « qāla : yumkin dūna yatawaṣṣalu li-anna al-shayʾ yakūnu dalīlan wa-in lam yunẓar fīhi » — il a dit « il est possible » et non « on parvient », parce que la chose reste preuve même si personne n'a (encore) raisonné à partir d'elle.
Le sharḥ ajoute : « qayyada al-naẓar bi-l-ṣaḥīḥ li-anna al-fāsid lā yumkin al-tawaṣṣul bihi ilā al-maṭlūb » — il qualifie le naẓar de ṣaḥīḥ parce qu'un raisonnement défectueux ne permet pas d'atteindre la conclusion. La possibilité (yumkin) est donc une possibilité conditionnelle : elle s'actualise sous condition d'un raisonnement valide.
Al-Subkī définira le naẓar dans la masʾala suivante (25) : « al-naẓar : al-fikr al-muʾaddī ilā ʿilm aw ẓann » — le naẓar, c'est la pensée qui mène à la science ou à la conjecture. Et le fikr, ajoute le sharḥ, c'est « ḥarakat al-nafs fī al-maʿqūlāt » — un mouvement de l'âme dans les intelligibles.
Tous les naẓars ne se valent pas. Un raisonnement peut être :
Le sharḥ donne un exemple parlant : croire que « tout corps simple a un créateur » et conclure de l'observation du monde qu'il a un créateur — le résultat est juste, mais le raisonnement est fāsid car la prémisse est mal posée. La conclusion correcte vient d'un raisonnement ṣaḥīḥ : « le monde est contingent ; tout contingent a un créateur ; donc le monde a un créateur ».
L'introduction du ṣaḥīḥ place donc une responsabilité épistémique sur le mujtahid : la preuve ne suffit pas, il faut bien raisonner. C'est pourquoi l'uṣūl forme — c'est l'art du naẓar correct face aux adilla.
Le sharḥ précise : « al-khabarī : mā yuḥkamu ʿalayhi ; wa-maʿnā al-wuṣūl ilayhi : ʿilmuhu aw ẓannuhu » — le khabarī, c'est ce sur quoi on porte un jugement ; et y parvenir signifie en avoir la science ou la conjecture.
Une preuve en uṣūl ne fait pas agir directement — elle fait connaître qu'il faut agir. La séquence est :
Le sharḥ note aussi qu'il existe un maṭlūb taṣawwurī (requis conceptuel) — qui consiste à se représenter une chose par sa définition (ḥadd), comme « animal rationnel » pour « homme ». Mais ce type relève du ḥadd (la définition, masʾala 27), pas du dalīl. Le dalīl porte spécifiquement sur le khabarī — sur les jugements, pas sur les concepts.
Le sharḥ rapporte la distinction technique chez les théoriciens :
Mais le sharḥ ajoute une remarque décisive : « al-uṣūliyyūn yakhuṣṣūna al-dalīl bi-mā awṣala ilā ʿilm aw ẓann » — les uṣūliyyīn appellent dalīl ce qui mène à la science ou à la conjecture. Autrement dit, dans l'usage technique de l'uṣūl, le mot dalīl englobe les deux.
C'est l'usage qu'adopte al-Subkī : « maṭlūb khabarī » est volontairement large — il inclut le savoir certain et le savoir probable.
Cette générosité terminologique a une portée doctrinale : la plupart des preuves de la sharīʿa sont ẓannī, non qaṭʿī. Le ḥadīth āḥād, le qiyās, l'inférence linguistique — tout cela mène à du ẓann. Si l'on réservait dalīl au seul qaṭʿī, l'écrasante majorité du fiqh serait sans preuves.
Al-Subkī avait défini, en masʾala 1, l'uṣūl al-fiqh comme : « al-adilla al-fiqh al-ijmāliyya, wa-kayfiyyat al-istifāda minhā, wa-ḥāl al-mustafīd » — les preuves globales du fiqh, la manière d'en tirer profit, et l'état de celui qui en profite.
Le mot-clé était adilla (pluriel de dalīl). Mais on n'avait pas encore défini ce mot. La masʾala 24 vient combler ce manque : maintenant on sait ce qu'est un dalīl, donc on sait ce qu'étudie l'uṣūl.
Ce que la masʾala 24 définit en théorie, le reste du livre va l'instancier par quatre grandes preuves :
Et secondairement : istiḥsān, maṣlaḥa mursala, ʿurf, istiṣḥāb, qawl al-ṣaḥābī, sharʿ man qablanā — ces adilla mukhtalafa fīhā (preuves contestées) feront l'objet de discussions ultérieures.
Chacune de ces sources satisfait la définition de la masʾala 24 : c'est quelque chose à partir de quoi il est possible, par un raisonnement correct, de parvenir à un requis informationnel (le ḥukm). La diversité des adilla ne brise pas l'unité du concept de dalīl — elle le décline.
Le commentateur (Jalāl al-Dīn al-Maḥallī, repris dans le Badr al-Ṭāliʿ) découpe la définition mot par mot :
« wa-l-dalīl : mā » — le dalīl, c'est une chose (shayʾun) — « yumkin al-tawaṣṣul » — par laquelle il est possible de parvenir — « bi-ṣaḥīḥ al-naẓar fīhi » — par un raisonnement correct en elle, c'est-à-dire que la chose comporte, du côté qui s'y prête, un signe de signification (jihat al-dalāla) qui permet d'atteindre le requis.
« ilā maṭlūb khabarī » — vers un requis informationnel, c'est-à-dire ce sur quoi on porte un jugement (mā yuḥkamu ʿalayhi). Et parvenir à ce requis veut dire : en avoir la science ou la conjecture.
Le sharḥ commente ensuite le choix du verbe : « qāla : yumkin dūna yatawaṣṣalu li-anna al-shayʾ yakūnu dalīlan wa-in lam yunẓar fīhi » — il a dit « il est possible » et non « on parvient », parce que la chose reste preuve même sans avoir été examinée par un raisonneur.
Et la qualification du naẓar : « qayyada al-naẓar bi-l-ṣaḥīḥ li-anna al-fāsid lā yumkin al-tawaṣṣul bihi ilā al-maṭlūb » — il a qualifié le naẓar de ṣaḥīḥ car un raisonnement défectueux ne permet pas d'atteindre le requis, le défaut de la signification venant de lui.
« Un mujtahid lit un verset coranique mais, par erreur de raisonnement, en tire une conclusion fausse. Le verset cesse-t-il d'être un dalīl ? Justifiez en vous appuyant sur la formule « mā yumkin al-tawaṣṣul » et sur le rôle du ṣaḥīḥ al-naẓar. »