Le bien et le mal · Trois sens, deux écoles · Cœur du débat avec la Muʿtazila
Cette masʾala est l'une des plus célèbres de l'uṣūl. Elle déploie ce qu'annonçait la masʾala précédente (« lā ḥukm illā li-Llāh ») en posant la question : la raison peut-elle, à elle seule, qualifier un acte de « bien » ou de « mal » au sens légal ? La réponse d'al-Subkī est subtile : il distingue trois sens du couple ḥusn/qubḥ. Pour deux de ces sens, ahl al-Sunna et la Muʿtazila s'accordent : la raison juge. Pour le troisième sens — celui qui engage la responsabilité juridique — seule la révélation tranche. Toute la divergence se loge dans cette troisième nuance.
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« Le ḥusn et le qubḥ — au sens d'adéquation à la nature ou de contrariété à elle, et au sens d'attribut de perfection ou de défaut — sont rationnels. Au sens d'entraîner le blâme immédiat et le châtiment futur, ils sont légaux, à l'opposé des muʿtazilites. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 6 (الحسن والقبح)
Le débat sur le ḥusn et le qubḥ traverse toute la pensée islamique : il sépare ahl al-Sunna et la Muʿtazila depuis le IIe/VIIIe siècle. La force d'al-Subkī est de désamorcer la querelle par une distinction : il ne dit pas « la raison ne juge rien » (ce qui serait excessif) ni « la raison juge tout » (ce qui serait l'erreur muʿtazilite). Il découpe le sens des mots ḥusn et qubḥ en trois acceptions, pour montrer où l'accord est possible et où le désaccord est réel.
Le ḥusn au premier sens, c'est ce qui s'accorde à la nature humaine (mulāʾamat al-ṭabʿ) ; le qubḥ, c'est ce qui lui répugne (munāfaratuhu).
Sur ce sens-là, il n'y a aucun désaccord entre ahl al-Sunna et la Muʿtazila : tous reconnaissent que la raison perçoit cette qualité, et qu'elle la perçoit indépendamment de la révélation. Un enfant qui n'a jamais reçu de loi sait que le sucré est plaisant et l'amer désagréable.
Le ḥusn au deuxième sens, c'est la qualité de perfection qui réside dans une chose ; le qubḥ, c'est la qualité de défaut. C'est une appréciation de l'être de la chose, non de son effet sur celui qui la perçoit.
Là encore, tout le monde reconnaît que la raison perçoit cela. Personne ne soutient que la justice « devient » belle parce que la Loi l'a déclarée telle : sa beauté est une réalité ontologique que la raison saisit.
Au troisième sens, le ḥusn et le qubḥ ne désignent plus une perception ni une qualité ontologique : ils désignent une conséquence juridique.
À ce sens-là, seule la révélation tranche. La raison ne peut pas dire d'elle-même : « Cet acte mérite châtiment de la part d'Allah. » Pourquoi ? Parce que le châtiment est un acte d'Allah, et seul Allah peut nous informer de ce qu'Il fera.
Pour la Muʿtazila, c'est aussi rationnel que les deux premiers sens : la raison percevant la maṣlaḥa (utilité) ou la mafsada (nuisance) d'un acte, elle déduit qu'Allah ordonne le premier et interdit le second — et donc que le second mérite châtiment.
Le sharḥ rapporte la doctrine muʿtazilite avec précision : la raison observe l'acte et perçoit en lui une maṣlaḥa ou une mafsada, et elle en déduit son ḥukm.
Que faire des actes où la raison ne perçoit ni maṣlaḥa ni mafsada ? Les muʿtazilites se divisent en trois courants :
Certains actes sont si manifestement utiles ou nuisibles que la raison les saisit sans réflexion :
D'autres actes ne révèlent leur ḥusn ou qubḥ qu'après examen :
Et certains soutiennent l'inverse : le mensonge reste qabīḥ et la véracité reste ḥasan, même quand les conséquences se renversent.
Les muʿtazilites concèdent que pour certains actes, la raison ne perçoit rien seule, et la Loi vient l'aider à percevoir :
Le sharḥ commente : « al-ḥusn wa-l-qubḥ » — al-Subkī commence par les deux sens où il y a accord, posant ainsi le terrain commun avant d'aborder le désaccord. Il dit : « bi-maʿnā mulāʾamat al-ṭabʿ wa-munāfaratihi » — au sens d'adéquation à la nature et de son contraire — « wa-ṣifat al-kamāl wa-l-naqṣ » — et au sens d'attribut de perfection ou de défaut — « ʿaqlī » — c'est rationnel, c'est-à-dire que la raison juge cela par accord de toutes les écoles.
Puis il enchaîne : « wa-bi-maʿnā tarattub » — et au sens où s'enchaînent « al-madḥ wa-l-dhamm ʿājilan » — la louange et le blâme dans le monde présent, « wa-l-thawāb wa-l-ʿiqāb ājilan » — la récompense et le châtiment dans l'au-delà — « sharʿī » — c'est légal, c'est-à-dire que seule la révélation envoyée à travers le Messager (ﷺ) peut le qualifier ainsi.
Enfin : « khilāfan li-l-Muʿtazila » — à l'opposé des muʿtazilites — qui disent dans ce troisième sens « ʿaqlī » : la raison juge ce que l'acte contient comme maṣlaḥa ou mafsada en lui-même, ou comme ḥusn ou qubḥ devant Allah.
« Ahl al-Sunna soutiennent que la raison ne juge pas le ḥusn et le qubḥ — pourtant ils admettent que la justice est belle et l'injustice est laide. Y a-t-il contradiction ? Justifiez en utilisant les trois sens d'al-Subkī. »