Le remerciement du Bienfaiteur · Application directe de la masʾala 6 · Obligation par la Loi, non par la raison
Cette masʾala est le cas pratique qui éprouve la doctrine posée dans la masʾala 6. Si la raison ne crée pas l'obligation juridique, qu'en est-il d'un acte aussi évident que remercier Allah pour l'existence, la santé, la subsistance ? La raison perçoit qu'Il est le Bienfaiteur — mais cela suffit-il à obliger de Le remercier avant que la révélation ne soit parvenue ? Al-Subkī tranche au plus court : « wājib bi-l-sharʿ lā bi-l-ʿaql ». La position muʿtazilite répond l'inverse, et la masʾala 8 (lā ḥukm qabla wurūd al-sharʿ) en tirera la conclusion générale.
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« Le remerciement du Bienfaiteur est obligatoire par la Loi, non par la raison. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 7 (شكر المنعم)
Le shukr al-munʿim est l'exemple-test du débat précédent. Les muʿtazilites le mettent en avant : « Si la raison ne juge rien, alors un homme à qui la révélation n'est jamais parvenue n'aurait aucune obligation, pas même de remercier Allah pour l'existence ! » Ahl al-Sunna assument cette conséquence : avant la mission prophétique, il n'y a pas de taklīf. La raison reconnaît bien le Bienfaiteur et perçoit que Le remercier est beau (sens 1 et 2 du ḥusn de la masʾala 6) — mais l'obligation juridique n'apparaît qu'avec le shar'. Al-Subkī indique aussi, par cette masʾala, le seul point sur lequel certains shāfiʿites anciens (Ṣayrafī, Qaffāl, Ḥalīmī) ont penché vers la Muʿtazila — ce qu'il blâme dans Rafʿ al-Ḥājib.
L'enchaînement est rigoureux :
La raison reconnaît qu'Allah est waliyy al-niʿma, qu'Il a créé l'homme, l'a pourvu, l'a maintenu en santé. Elle perçoit que Le remercier est beau au sens 1 (mulāʾamat al-ṭabʿ — la nature humaine ressent la dette) et au sens 2 (ṣifat al-kamāl — c'est une perfection en soi). Sur ces deux plans, ahl al-Sunna concèdent tout.
Elle ne peut pas dire : « Celui qui omet ce shukr mérite châtiment de la part d'Allah. » Ce jugement-là appartient à Allah seul, qui le communique par Son Messager.
Le shukr commence par une conviction intérieure : croire qu'Allah est waliyy al-niʿma, le Maître du bienfait. Le sharḥ formule : « bi-an yaʿtaqida annahu taʿālā waliyyuhā ». Sans cette croyance, les expressions extérieures sont vides.
Le shukr s'exprime ensuite par la louange et la mention : dire al-ḥamdu li-Llāh, mentionner les bienfaits d'Allah, Le célébrer. Le sharḥ : « bi-an yuthniya bihā » — qu'on Le loue pour eux.
Le shukr s'accomplit enfin par l'action : obéir à Allah, accomplir ce qu'Il a ordonné, délaisser ce qu'Il a interdit. Le sharḥ : « kaʾan yuṭīʿahu taʿālā wa-yatruka maʿṣiyatahu ».
La position muʿtazilite découle directement de leur thèse sur le ḥusn et le qubḥ : si la raison crée l'obligation par elle-même, alors là où le bienfait est manifeste — et il l'est avec une évidence quasi nécessaire (ḍarūra) — la raison commande de remercier. Ne pas le faire serait qabīḥ au sens de mériter châtiment, sans qu'il soit besoin d'attendre une révélation.
Le sharḥ Badr al-Ṭāliʿ rapporte que certains compagnons de l'imam al-Shāfiʿī ont penché vers cette position : al-Ṣayrafī, son disciple al-Qaffāl al-Kabīr (chef des shāfiʿites de Transoxiane), Abū Bakr al-Fārisī, al-Qāḍī Abū Ḥāmid, Abū ʿAbd Allāh al-Ḥalīmī. Al-Subkī, dans Rafʿ al-Ḥājib, explique cela par leur excellence en fiqh sans formation kalāmique : ils lurent tardivement les ouvrages muʿtazilites et furent séduits par leur position sur le shukr, sans en mesurer les conséquences.
Pour ahl al-Sunna ash'arites — et c'est le tranchant du matn — le shukr est bel et bien wājib, on ne le nie pas. Mais sa source est le khiṭāb al-shārʿ, l'adresse de la Loi à travers le Messager (ﷺ). Versets et commandements explicites établissent ce wujūb : « wa-shkurū li-Llāh », « la-in shakartum la-azīdannakum », etc.
La conséquence stricte est qu'avant l'envoi du Messager, il n'y a pas de wujūb du shukr. Le sharḥ cite la note du Zarkashī : « man fawwaḍa al-taḥsīn wa-l-taqbīḥ ilā al-sharʿ ka-ahl al-Sunna lam yujib qabla al-biʿtha ḥukm wa-law shukr Allāh taʿālā » — celui qui rapporte le ḥusn et le qubḥ à la Loi, comme ahl al-Sunna, ne reconnaît aucun ḥukm avant la baʿtha, pas même le shukr d'Allah.
Cette position règle le statut des ahl al-fatra : ceux qui ont vécu entre deux missions prophétiques, sans que la daʿwa leur parvienne, ne sont pas châtiés pour avoir omis le shukr — non parce que le shukr n'est pas beau, mais parce qu'aucun khiṭāb ne les a atteints. Le verset « wa-mā kunnā muʿadhdhibīna ḥattā nabʿatha rasūlan » (al-Isrāʾ, 15) — « Nous ne châtions point avant d'avoir envoyé un Messager » — ancre cette doctrine.
Le sharḥ commente : « wa-shukr al-munʿim » — c'est-à-dire la louange envers Allah taʿālā pour Ses bienfaits : « li-inʿāmihi bi-l-khalq, wa-l-rizq, wa-l-ṣiḥḥa, wa-ghayrihā » — pour l'avoir créé, pourvu, maintenu en santé, et le reste.
Puis il précise les trois modalités du shukr : « bi-l-qalb » — par le cœur, en croyant qu'Il est le Maître du bienfait (waliyy al-niʿma) ; « aw al-lisān » — ou par la langue, en Le louant pour ces dons ; « aw ghayrihi » — ou par autre chose, c'est-à-dire les membres, en Lui obéissant et en délaissant Sa désobéissance.
Le pivot doctrinal : ce shukr est « wājibun bi-l-sharʿ » — obligatoire par la Loi — « lā bi-l-ʿaql » — non par la raison. Celui qui ne remercie pas Allah n'est donc pas châtié pour cette omission tant qu'aucune révélation ne l'y a obligé. C'est l'inverse de la position muʿtazilite (« khilāfan li-l-Muʿtazila »).
Le Zarkashī, cité dans la note du sharḥ, résume la cohérence des deux camps : « qui fait juger la raison — comme la Muʿtazila — oblige le shukr al-munʿim avant la révélation, et établit des aḥkām avant la venue du shar' ; qui rapporte le taḥsīn et le taqbīḥ à la Loi — comme ahl al-Sunna — ne reconnaît avant la mission prophétique aucun ḥukm, pas même le shukr d'Allah taʿālā ni d'autre chose. »
« Un homme qui n'a jamais entendu parler d'aucun prophète reconnaît, par sa seule raison, qu'Allah l'a créé et lui doit reconnaissance. Ahl al-Sunna disent qu'il n'est pas obligé de Le remercier au sens juridique. N'est-ce pas une concession injuste à l'ingratitude ? Justifiez la position en distinguant ce que la raison perçoit et ce qu'elle oblige. »