Pas de jugement avant la révélation · Le sceau du débat avec la Muʿtazila · Conclusion du tryptique anti-rationaliste
Cette masʾala scelle le tryptique ouvert par la masʾala 5 (« lā ḥukm illā li-Llāh »), prolongé par la masʾala 6 (le ḥusn et le qubḥ légaux dépendent de la révélation) et la masʾala 7 (même remercier le Bienfaiteur n'oblige que par la Loi). Al-Subkī tire ici la conséquence ultime : avant que la Loi ne survienne, l'acte humain n'a aucune qualification légale. Ni interdit, ni permis, ni même « suspendu » au sens d'un ḥukm intermédiaire — tout simplement aucun ḥukm. Face à cette position d'ahl al-Sunna, la Muʿtazila se divise en trois écoles selon ce que la raison peut, ou ne peut pas, trancher d'elle-même. C'est le dernier nœud du grand procès intenté à la doctrine rationaliste.
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« Il n'y a pas de jugement avant la Loi : l'affaire est suspendue jusqu'à sa survenue. Les Muʿtazilites, eux, ont fait juger la raison ; et si elle ne tranchait pas, leur troisième position est la suspension entre l'interdiction et la permission. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 8 (انتفاء الحكم قبل الشرع)
Quatre masāʾil consécutives — 5, 6, 7, 8 — composent le procès le plus serré qu'al-Subkī adresse à la Muʿtazila dans toute la Muqaddima du Jamʿ. Chacune ferme une porte que la précédente avait laissée entrebâillée. La masʾala 5 affirme que seul Allah est législateur ; la 6 distingue les sens du ḥusn et du qubḥ et localise précisément où la raison cesse de juger ; la 7 s'attaque au cas-test de shukr al-munʿim. La masʾala 8 vient enfin généraliser ce qui n'était jusque-là que des illustrations : aucun acte ne reçoit de qualification légale tant que la révélation n'est pas survenue. C'est la version la plus pure et la plus radicale de la thèse ash'arite : la Loi n'est pas un dévoilement de qualifications déjà inscrites dans les actes — elle les institue en parlant.
Al-Subkī affirme : « lā ḥukm » — aucun ḥukm — existant (mawjūd) avant la Loi, c'est-à-dire avant la mission prophétique (al-biʿtha). Le sharḥ Badr al-Ṭāliʿ précise la raison : « parce que sa condition est absente — à savoir l'enchaînement de la mention de la récompense, et de son contraire qu'est le châtiment, qui est la marque la plus manifeste du sens du taklīf ». Sans Loi, pas de récompense annoncée, pas de châtiment annoncé, donc pas de qualification légale.
Al-Subkī ajoute : « bal » — bien plus — « al-amru » — l'affaire, la situation — « mawqūfun » — est suspendue — « ilā wurūdihi » — jusqu'à la survenue de la Loi. Le sharḥ note la nuance rhétorique du bal : il ne corrige pas, il élève. Dire « il n'y a pas de ḥukm » pourrait laisser croire qu'il y aurait quelque chose qui s'appellerait « non-ḥukm » ; le bal dépasse cela en disant : la situation est suspendue, dans l'attente.
Le sharḥ rapporte une querelle interne aux ash'arites : que veut dire « waqf » dans la phrase d'al-Subkī ? Deux interprétations se sont fait jour :
Le sharḥ rappelle l'infrastructure rationaliste : pour la Muʿtazila, la raison qualifie l'acte selon ce qu'elle y perçoit comme maṣlaḥa (utilité), mafsada (nuisance), ou ni l'un ni l'autre. Tant que la perception est claire, le ḥukm rationnel suit (l'injustice est ḥarām, la justice est wājib, etc. — cf. masʾala 6). Le problème survient pour les actes neutres, où la raison ne perçoit rien.
Pour les Muʿtazilites de Bagdad (et avec eux, Ibn Abī Hurayra parmi les Shāfiʿites), tout acte est interdit par défaut jusqu'à ce que la Loi en autorise.
Pour les Muʿtazilites de Bassora, dont Abū ʿAlī al-Jubbāʾī et son fils, tout acte est permis par défaut jusqu'à ce que la Loi l'interdise.
Une troisième position, attribuée notamment à al-Ash'arī et à Abū Bakr al-Ṣayrafī dans les sources, dit : on ne sait pas si l'acte est interdit ou permis ; les deux possibilités demeurent ouvertes. Mais — et c'est crucial — chez les Muʿtazilites qui adoptent cette troisième voie, il s'agit d'un ḥukm de waqf, c'est-à-dire d'une qualification légale intermédiaire.
Le sharḥ rapporte (citant al-Zarkashī) que sur la question des actes avant la Loi, des ash'ḥābunā — c'est-à-dire des Shāfiʿites de notre école — ont retenu :
Comment expliquer que des imāms shāfiʿites, sunnites par excellence, partagent verbalement la position des muʿtazilites ?
Le sharḥ cite la solution donnée par al-Qāḍī Abū Bakr al-Bāqilānī (m. 403/1013), pilier de l'ash'arisme classique : ces imāms parlaient d'ibāḥa ou de ḥaẓr avant la Loi par inattention à l'origine muʿtazilite de ces formules — li-ghaflatihim ʿan akhdh dhālika ʿan uṣūl al-Muʿtazila. Ils ne suivaient pas les muʿtazilites ; ils empruntaient un vocabulaire sans en mesurer la charge doctrinale.
Le sharḥ liste les trois différences profondes entre les muʿtazilites et les fuqahāʾ shāfiʿites qui usaient des mêmes mots :
Le sharḥ Badr al-Ṭāliʿ relie explicitement les deux masāʾil : « hādhā wa-lladhī baʿdahu mabniyyāni ʿalā taḥsīn al-ʿaql wa-taqbīḥihi » — celle-ci et la suivante reposent sur la question du taḥsīn et taqbīḥ rationnels. Pour qui fait juger la raison comme la Muʿtazila, shukr al-munʿim devient obligatoire avant la Loi, et avec lui d'autres aḥkām. Pour qui renvoie le ḥusn et le qubḥ légaux à la Loi seule — comme ahl al-Sunna — aucun ḥukm avant la mission prophétique, ni shukr al-munʿim ni rien d'autre.
La conséquence pratique est immédiate : les peuples ayant vécu dans les fatarāt — les intervalles entre prophètes — sans recevoir d'appel prophétique authentique, ne sont pas juridiquement tenus aux aḥkām dont ils n'ont rien su. La sanction et la récompense, dans le sens du taklīf, présupposent un discours qui les a annoncées.
L'argument scripturaire principal d'ahl al-Sunna est invariable :
« Et Nous ne châtions point avant d'avoir envoyé un messager. » (Coran 17:15)
Si Allah Lui-même conditionne le châtiment à l'envoi d'un messager, alors le ḥukm producteur de châtiment ne peut exister avant la mission prophétique. La raison seule, par conséquent, ne suffit pas à instituer un ḥukm contraignant.
Premier mouvement : « wa-lā ḥukma » — et pas de ḥukm — « mawjūd » — existant — « qabla al-sharʿ » — avant la Loi, c'est-à-dire « thābitin li-aḥadin min al-mukallafīna » — fixé pour aucun de ceux qui seraient des assujettis. La raison : « li-intifāʾi lāzimihi » — l'absence de sa condition nécessaire — qui est l'enchaînement de la mention du châtiment, signe le plus manifeste du taklīf.
Deuxième mouvement : « bal al-amru mawqūfun ilā wurūdihi » — bien plus, l'affaire est suspendue jusqu'à la survenue de la Loi. Le « bal » opère un intiqāl — un passage — d'un propos à un autre, tout en englobant le premier : la suspension du ḥukm sur la Loi (deuxième propos) implique son inexistence avant (premier propos) et son existence après.
Troisième mouvement : « wa-ḥakkamati al-Muʿtazilatu al-ʿaqla » — et les muʿtazilites ont fait juger la raison — « fī al-afʿāli qabla al-biʿtha » — dans les actes avant la mission prophétique. Sa décision est claire dans deux cas : actes nécessaires (comme respirer), actes intentionnels où la raison perçoit maṣlaḥa ou mafsada.
Quatrième mouvement : « fa-in lam yaqḍi » — et si elle ne tranche pas — « fa-thālithuhā » — leur troisième position est « al-waqfu ʿani al-ḥaẓri wa-al-ibāḥati » — la suspension entre interdiction et permission. La phrase suppose que les deux premières positions (ḥaẓr, ibāḥa) sont déjà connues et passées sous silence : c'est ce que le sharḥ appelle al-qawlān al-maṭwiyyān — les deux opinions repliées dans la formule.
« Al-Ash'arī adopte le waqf, et certains muʿtazilites adoptent aussi le waqf. Pourtant al-Subkī range les premiers dans ahl al-Sunna et les seconds dans la Muʿtazila. Comment expliquer cette différence ? Que dire, par ailleurs, des shāfiʿites comme Ibn Surayj qui parlent d'ibāḥa ? »