L'ordre adressé à l'inexistant · Comment un discours éternel atteint des humains à venir · Cœur du débat avec la Muʿtazila
Cette masʾala est éminemment théologique : elle prolonge la doctrine ash'arite de la parole intérieure éternelle d'Allah (kalām nafsī azalī). Le discours d'Allah n'a pas commencé dans le temps — il est azalī. Mais ses destinataires, eux, sont des créatures qui apparaissent après l'éternité. Comment un ordre éternel peut-il s'adresser à un être qui n'existe pas encore ? Al-Subkī répond par une distinction subtile entre deux modes de rattachement : un rattachement intelligible (maʿnawī) qui existe dès l'éternité, et un rattachement effectif (tanjīzī) qui ne se produit qu'au moment où la personne existe et remplit les conditions du taklīf. La Muʿtazila, qui nie le kalām nafsī, rejette cette distinction — avec des conséquences graves pour la doctrine de Dieu.
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« L'ordre se rattache à l'inexistant d'un rattachement intelligible (taʿalluq maʿnawī), à l'opposé des Muʿtazilites. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 10 (تعلق الأمر بالمعدوم)
Pour ahl al-Sunna — et particulièrement les Ashāʿira — le discours d'Allah (kalām) est un attribut éternel qui subsiste dans Son essence : c'est le kalām nafsī azalī. Il n'a pas de début. Or les humains, eux, sont créés et n'existent qu'à un moment donné de l'histoire. Ainsi naît un paradoxe apparent : comment un ordre qui n'a jamais commencé peut-il viser une personne qui n'a pas encore commencé d'exister ? Al-Subkī résout cela en distinguant deux modes du rattachement : l'un intelligible et éternel, qui prédestine le discours à un destinataire futur ; l'autre effectif et temporel, qui se produit quand le destinataire est existant et responsable. Cette doctrine prépare la masʾala 26 sur la parole éternelle (kalām fī al-azal).
Si l'ordre est déjà là dans l'éternité et si moi je n'existe pas encore, deux options absurdes se présentent :
Cette masʾala n'est pas une curiosité spéculative : elle conditionne la réalité même de l'ordre divin. Si l'on ne sait pas comment un ordre éternel peut viser un être futur, on perd soit la doctrine du kalām éternel, soit la cohérence du taklīf lui-même.
L'ordre éternel d'Allah est, de toute éternité, configuré pour s'appliquer à telle personne quand elle apparaîtra. C'est une sorte de prédestination du discours à son futur destinataire. Le mukallaf n'existe pas encore, mais l'ordre est déjà tourné vers lui en tant que tel mukallaf futur, sous tel aspect, à tel moment.
Quand la personne existe, devient bāligh, devient ʿāqil, et que le sharʿ lui parvient, le rattachement intelligible se concrétise en rattachement effectif : la personne est maintenant commandée. C'est l'application concrète et réelle de l'ordre éternel à un sujet existant.
Pour la Muʿtazila, le kalām d'Allah n'est pas un attribut éternel subsistant en Son essence : c'est une parole créée (kalām makhlūq), composée de sons et de lettres, qui survient dans le temps. Or, ce qui survient dans le temps ne peut pas se rattacher à ce qui n'existe pas — l'adresse n'a lieu qu'au moment de l'adresse.
D'où leur conclusion : il n'y a pas de rattachement avant existence — ni effectif, ni intelligible. L'ordre n'apparaît qu'au moment où le destinataire existe et l'entend.
Cette position est cohérente avec leur doctrine du kalām. Si l'on nie le kalām nafsī, on ne peut effectivement pas parler d'un rattachement éternel. Al-Subkī le reconnaît implicitement en pointant que la Muʿtazila nie le taʿalluq maʿnawī parce qu' elle nie le kalām nafsī (« li-nafyihim al-kalām al-nafsī »).
Mais cette position porte une conséquence redoutable : si Allah ne commande qu'au moment où le destinataire apparaît, alors Allah, en quelque sorte, découvre Ses créatures à mesure qu'elles surviennent — comme un orateur qui adapte son discours aux nouveaux venus dans la salle. Cela est en contradiction avec :
Si Allah connaît, veut et peut tout depuis l'éternité, il est inconcevable qu'Il ne s'adresse pas à Ses futures créatures depuis l'éternité aussi.
« Ce Coran m'a été révélé pour vous avertir, vous et ceux qu'il atteindra. »
Source : Coran, sourate al-Anʿām (6), verset 19.
Le verset distingue deux destinataires de l'avertissement coranique :
Le sharḥ Badr al-Ṭāliʿ rapporte que le salaf de l'umma a interprété cette expression comme désignant tous ceux que le Coran atteindra dans le futur — c'est-à-dire des êtres qui, au moment de la révélation, n'existaient pas encore. Or l'avertissement (indhār) est un type d'ordre — il les commande à la foi et à l'action.
Si l'avertissement coranique vise déjà ces êtres futurs au moment de la révélation, c'est qu'il existe bien un rattachement entre l'ordre divin et l'inexistant — précisément le taʿalluq maʿnawī qu'al-Subkī défend. Sinon, comment pourrait-on dire que le Coran les avertit alors qu'ils n'étaient pas là ?
« L'ordre se rattache à l'inexistant d'un rattachement intelligible, à l'opposé des Muʿtazilites. »
Le sharḥ commente : « wa-yataʿallaqu al-amr bi-al-maʿdūm taʿalluqan maʿnawiyyan » — l'ordre se rattache à l'inexistant d'un rattachement intelligible — « bi-maʿnā annahu idhā wujidat shurūṭ al-taklīf yakūnu maʾmūran », c'est-à-dire que lorsque les conditions du taklīf seront réunies, [la personne] sera commandée par cet amr nafsī azalī (cet ordre intérieur éternel) — « lā taʿalluqan tanjīziyyan » — non d'un rattachement effectif — « bi-an yakūna ḥāla ʿadamihi maʾmūran » — au sens où, dans son état d'inexistence, [la personne] serait actuellement commandée.
Puis : « khilāfan li-l-Muʿtazila » — à l'opposé des muʿtazilites — « fī nafyihim al-taʿalluq al-maʿnawī ayḍan » — qui nient le rattachement intelligible aussi — « li-nafyihim al-kalām al-nafsī » — parce qu'ils nient la parole intérieure éternelle.
Enfin, le sharḥ note : « wa-sa-yaʾtī ḥukm al-kalām fī al-azal ʿalā al-aṣaḥḥ » — et viendra plus loin la question de la parole dans l'éternité, selon l'opinion la plus correcte — renvoi à la masʾala 26 sur le kalām azalī.
« Un étudiant vous dit : "Si l'ordre divin est éternel et m'atteint déjà avant ma naissance, alors j'étais déjà mukallaf avant d'exister, ce qui est absurde." Comment al-Subkī répondrait-il à cette objection en utilisant la distinction entre taʿalluq maʿnawī et taʿalluq tanjīzī ? Et pourquoi la Muʿtazila ne pourrait-elle pas formuler cette même réponse ? »