Examen, perception, conception, assentiment · Les outils logiques de l'uṣūlī · Une cascade épistémologique
Cette masʾala et la suivante (29) forment un traité miniature de logique épistémologique qu'al-Subkī reprend des Ikhwān al-Manṭiq (al-Ghazālī, al-Rāzī…). Avant de raisonner sur les textes, l'uṣūlī a besoin d'outils intellectuels : un mot pour l'activité de la pensée (naẓar), un mot pour la saisie par l'esprit (idrāk), un mot pour l'idée pure (taṣawwur), un mot pour l'affirmation (taṣdīq). Et surtout, il lui faut savoir où se situe sa propre conclusion sur l'échelle des certitudes : est-ce un ʿilm que rien ne pourra ébranler, ou une iʿtiqād qui pourrait s'effondrer demain ? Toute la force épistémique d'une fatwā tient à ce diagnostic.
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« Le naẓar (examen) est : la pensée qui mène à un ʿilm (connaissance certaine) ou à un ẓann (probabilité). La perception (idrāk) sans jugement est taṣawwur (conception), avec jugement c'est taṣdīq (assentiment) ; son assentiment catégorique qui n'accepte pas le changement est ʿilm (science), celui qui l'accepte est iʿtiqād (croyance), valide s'il correspond (à la réalité), erroné s'il ne correspond pas. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 28 (النظر والإدراك والتصور والتصديق)
Al-Subkī construit ici une cascade en quatre paliers. On part de la pensée (fikr, naẓar) qui produit du savoir, puis on passe à la perception (idrāk) qui se divise selon qu'il y a ou non un jugement. Sans jugement : c'est une simple conception (taṣawwur). Avec jugement : c'est un assentiment (taṣdīq), qu'il faut encore qualifier — est-il catégorique (jāzim) ou non ? Si oui, est-il inébranlable (= ʿilm) ou ébranlable (= iʿtiqād) ? Et si c'est une iʿtiqād, correspond-elle à la réalité ou non ? À chaque marche, l'uṣūlī sait précisément où il se trouve — et la force de sa conclusion en dépend.
Sans naẓar, l'uṣūlī ne peut tirer aucune règle des textes. C'est l'outil par excellence de la science : on examine un verset, un ḥadīth, un consensus — on les compare, on les pèse — et l'on aboutit à un ḥukm. Toute fatwā suppose en amont un naẓar.
L'idrāk, selon le sharḥ, c'est « wuṣūl al-nafs ilá al-maʿná bi-tamāmihi » — l'arrivée de l'âme à un sens dans sa plénitude, qu'il s'agisse d'une simple notion ou d'un rapport entre deux notions. Ce qui n'est saisi qu'imparfaitement n'est pas un idrāk : c'est un shuʿūr (sentiment vague).
L'idrāk se divise en deux selon qu'il y a ou non un jugement (ḥukm) sur le contenu perçu :
Quand on saisit une notion sans la rapporter à autre chose : « le concept de cheval », « le concept d'homme », « le concept de science ». C'est juste l'idée en elle-même, sans affirmation ni négation. Le sharḥ précise : « sans qu'il y ait avec lui ni établissement (īqāʿ) ni rejet (intizāʿ) d'un rapport ».
Quand on rapporte une notion à une autre par un jugement : « le cheval est un animal », « cet homme est mort », « le monde est créé ». Il y a une affirmation (īqāʿ al-nisba) ou une négation (intizāʿuhā).
Le commentateur explique : le taṣdīq est l'idrāk du rapport (nisba) et de ses deux extrémités (ṭarafayn) avec le jugement précédé par cette saisie. Exemple : saisir « l'homme » + saisir « écrivain » + saisir le rapport « écrivain est attribué à l'homme » + affirmer ou nier ce rapport. Tout cela ensemble = un seul taṣdīq.
Un taṣdīq jāzim est un assentiment catégorique : il n'admet pas le doute, on tient la chose pour certaine. C'est tout l'opposé du taṣdīq ghayr jāzim (probabilité, illusion, doute) qui sera traité dans la masʾala 29.
C'est la connaissance au sens fort. Le sharḥ précise : il s'agit du jugement « pour une raison nécessitante » (li-mūjib) — qu'il vienne du sens, de la raison, ou de l'expérience habituelle — et qui correspond au réel. Une fois acquise, rien ne peut la déloger.
C'est une croyance ferme, mais vulnérable : elle pourrait être ébranlée par une preuve contraire (tashkīk) ou par la découverte de la vérité. Le sharḥ explique : ce jugement n'est pas appuyé sur un mūjib qui rendrait l'erreur impossible.
Une croyance ferme peut être vraie ou fausse. Ce qui les sépare, c'est la muṭābaqa — l'adéquation du jugement à ce qui est en réalité (al-wāqiʿ, nafs al-amr).
L'iʿtiqād ṣaḥīḥ peut par accident tomber juste sans s'appuyer sur un fondement nécessitant. Il pourrait, demain, être ébranlé par un sceptique habile — non que la chose soit fausse, mais parce que celui qui croit n'a pas en main la preuve qui rend l'erreur impossible. C'est pourquoi il « accepte le changement ».
Le sharḥ commente : « wa-al-naẓar : al-fikr » — le naẓar est la pensée, c'est-à-dire le mouvement de l'âme dans les intelligibles (ḥarakat al-nafs fī al-maʿqūlāt), à la différence de son mouvement dans les sensibles. « al-muʾaddī ilá ʿilm aw ẓann » — qui mène à un savoir certain ou probable. Cela exclut la pensée qui ne mène à rien (la majorité du discours intérieur, ḥadīth al-nafs).
Puis : « wa-al-idrāk » — l'idrāk, c'est-à-dire l'arrivée de l'âme au sens dans sa plénitude (wuṣūl al-nafs ilá al-maʿná bi-tamāmihi), qu'il s'agisse d'un rapport ou d'autre chose. « bi-lā ḥukm » — sans qu'il y ait avec lui ni établissement ni rejet d'un rapport — « taṣawwur ».
Et : « wa-bi-ḥukm » — avec un jugement — « taṣdīq ». Le sharḥ donne l'exemple : saisir « l'homme » et « écrivain », saisir le rapport entre eux, et juger que « l'homme est écrivain » ou « n'est pas écrivain ». Les deux jugements sont vrais chacun à son moment.
Enfin : « wa-jāzimuhu… » — et son [taṣdīq] catégorique au sens du jugement seul — « alladhī lā yaqbalu al-taghayyur » — qui n'accepte pas le changement, parce qu'il est appuyé sur un mūjib (du sens, de la raison, ou de l'habitude) qui le fait correspondre au réel — « ʿilm ». « wa-al-qābil » — celui qui accepte le changement (par tashkīk ou découverte du réel) — « iʿtiqād, ṣaḥīḥ in ṭābaqa, fāsid in lam yuṭābiq ».
« Deux personnes affirment, fermement et avec raison, que la prière du ḍuḥā est mandūba. Le premier est un mujtahid qui a démontré la règle à partir de ḥadīths. Le second est un muqallid qui le tient de son maître. Selon al-Subkī, leurs deux jugements sont vrais — mais ne relèvent pas du même type. Lequel est ʿilm et lequel est iʿtiqād ṣaḥīḥ ? Pourquoi ? »