Les degrés de la connaissance et de l'incertitude · Cinq états de l'esprit · La grille même de l'uṣūl
Cette masʾala prolonge directement la précédente. La masʾala 28 a découpé le taṣdīq jāzim (le jugement catégorique) en deux — ʿilm et iʿtiqād — selon la conformité ou non à la réalité. Reste à examiner ce qui se passe quand le jugement n'est pas catégorique : alors trois cas se présentent, selon que l'esprit penche pour le côté prépondérant, pour le moins prépondérant, ou hésite à parts égales. Al-Subkī complète ainsi la cartographie de l'esprit : ʿilm, iʿtiqād, ẓann, wahm, shakk. Et puisque le ʿilm est le sommet de l'édifice, il revient sur sa nature même — al-Rāzī tente une définition, d'autres la jugent inutile, Imām al-Ḥaramayn la dit ardue. Toute la science des fondements présuppose cette grille : c'est par elle qu'on hiérarchise les preuves selon le degré de certitude qu'elles produisent.
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« Le non-catégorique est ẓann, wahm ou shakk, parce qu'il est soit prépondérant, soit moins-prépondérant, soit égal. Le ʿilm : l'Imām (al-Rāzī) a dit qu'il est évident en lui-même (ḍarūrī), puis il a dit : il est le jugement de l'esprit, catégorique, conforme à ce qui le requiert. On a dit : il est ḍarūrī, donc on ne le définit pas. Imām al-Ḥaramayn a dit : (le définir) est ardu, donc l'avis est de s'abstenir de le définir. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 29 (العلم والظن والوهم والشك)
Quand l'esprit assentit à une proposition (« Zayd est venu »), il peut le faire de cinq manières. Soit il tranche (jazm), et on est alors dans le ʿilm ou l'iʿtiqād — selon la conformité à la réalité. Soit il ne tranche pas : il pèse alors les deux côtés (la proposition et son contraire), et trois positions s'offrent à lui. S'il penche sans certitude pour le côté qu'il juge plus probable, c'est ẓann. S'il penche pour le côté moins probable, c'est wahm. S'il hésite à parts égales, c'est shakk. La beauté du système : ẓann et wahm sont toujours jumelés — quand l'un règne sur un côté, l'autre habite l'autre côté. Cette grille, héritée de la philosophie et raffinée par les uṣūliyyūn, fonde toute la doctrine des preuves : mutawātir → ʿilm, āḥād → ẓann, ḍaʿīf → wahm, texte ambigu → shakk.
La masʾala 28 a posé : tout taṣdīq (jugement) est soit jāzim (catégorique, sans hésitation), soit non-jāzim. Le jāzim, conforme à la réalité par un fondement qui le requiert, est ʿilm ; sinon il est iʿtiqād. Reste à explorer la branche non-jāzim.
Al-Subkī écrit : « li-annahu immā rājiḥun aw marjūḥun aw musāwin » — « parce qu'il est soit prépondérant, soit moins-prépondérant, soit égal ». C'est un partage exhaustif : entre deux options (la proposition p et son contraire non-p), l'esprit qui ne tranche pas évalue leurs poids relatifs et ne peut être que dans l'un de ces trois états.
Le ẓann, c'est l'assentiment à la proposition dont le poids est prépondérant (rājiḥ) face à son contraire — sans atteindre la certitude. L'esprit penche, mais l'autre côté demeure possible.
La quasi-totalité des règles juridiques de détail (furūʿ) reposent sur du ẓann, non sur du ʿilm. Pourquoi ? Parce que les preuves textuelles particulières (ḥadīth āḥād, qiyās, indices) ne donnent pas la certitude — elles font pencher. Et la Loi a établi que le ẓann suffit pour l'action (al-ʿamal bi-l-ẓann), même s'il ne suffit pas pour les questions de croyance fondamentale.
Le wahm, c'est l'assentiment au côté moins-prépondérant (marjūḥ). On penche pour p alors que les indices font pencher non-p : c'est l'inverse du ẓann.
Le shakk, c'est l'état où les deux côtés s'équilibrent (musāwī) : aucun ne pèse plus que l'autre. L'esprit hésite sans raison de pencher.
Le Badr al-Ṭāliʿ rapporte : « Il a été dit : le wahm et le shakk ne relèvent pas du taṣdīq, car le wahm est seulement la considération du côté moins-prépondérant, et le shakk est l'hésitation entre les deux côtés sans assentiment effectif. » C'est-à-dire : strictement parlant, seul le ẓann est un véritable assentiment ; wahm et shakk sont des états de l'esprit qui s'arrêtent en deçà du jugement. Mais l'usage courant les classe avec le taṣdīq pour la commodité de la classification.
Dans al-Maḥṣūl, Fakhr al-Dīn al-Rāzī commence par dire : le ʿilm est ḍarūrī — son concept est si évident qu'il s'impose à tout esprit. Puis — comme le souligne al-Subkī par le mot « thumma » — il propose tout de même une définition technique :
Ḥukm al-dhihn al-jāzim al-muṭābiq li-mūjib
« Le jugement de l'esprit, catégorique, conforme à ce qui le requiert. » Quatre éléments :
Le sharḥ note que cette articulation n'est pas contradictoire : al-Rāzī sait que la définition est seconde par rapport à l'évidence du concept, mais il la donne « pour assurer son aspect démonstratif » (li-tatimmat al-burhāniyya) face aux nombreuses définitions concurrentes.
« Wa-qīla : huwa ḍarūriyyun fa-lā yuḥadd » — « On a dit : il est ḍarūrī, donc on ne le définit pas. » L'argument : si une chose s'impose par soi-même à l'esprit, toute tentative de définition utilise des termes qui supposent déjà la connaissance du ʿilm — la définition tournerait en cercle. Mieux vaut s'en remettre à l'évidence.
Pour Imām al-Ḥaramayn al-Juwaynī (et à sa suite al-Ghazālī), le ʿilm est nazarī (objet de réflexion), mais sa définition est ʿasīr — ardue, atteignable seulement « par un examen subtil ». Conclusion pragmatique : « al-raʾyu l-imsāku ʿan taʿrīfihi » — l'avis est de s'abstenir de le définir, pour éviter à l'esprit la peine d'un examen pénible.
Le sharḥ ajoute qu'al-Juwaynī, à défaut de définition propre, propose un signe distinctif qui le sépare des autres formes de croyance : « iʿtiqād jāzim muṭābiq thābit » — une conviction catégorique, conforme, et stable. Ce n'est pas une ḥaqīqa (essence) mais un tamyīz (différenciation).
Toute la doctrine des adillat al-aḥkām (preuves des règles) se lit avec cette grille. Chaque type de preuve produit un degré déterminé sur l'échelle :
La science des uṣūl a précisément pour tâche de répondre à la question : « Cette preuve produit-elle ʿilm ou ẓann ? Et avec quel degré ? » Sans cette grille, impossible de :
Le sharḥ commente : « wa-ghayru l-jāzim » — c'est-à-dire le taṣdīq (jugement) qui s'accompagne de l'admission du contraire (iḥtimāl naqīḍ al-maḥkūm bihi) — « ẓannun wa-wahmun wa-shakkun ». Pourquoi ce partage en trois ? « li-annahu » — parce que ce non-catégorique est nécessairement dans l'un de ces trois états.
« Immā rājiḥun » — soit prépondérant, par la prépondérance du jugé sur son contraire, c'est le ẓann ; « aw marjūḥun » — soit moins-prépondérant, par la moins-prépondérance du jugé face à son contraire, c'est le wahm ; « aw musāwin » — soit égal, par l'équivalence du jugé et de son contraire, sans prépondérance d'un côté sur l'autre, c'est le shakk.
Et le sharḥ note : « contrairement au cas précédent (du jāzim qui était un seul jugement à deux faces ʿilm/iʿtiqād), ici dans le wahm et le shakk on a deux jugements — comme l'ont dit le Sayyid (al-Jurjānī) et al-Saʿd (al-Taftāzānī) : ce sont deux iʿtiqād, à condition d'identifier leur cause ». Subtilité technique : quand on est dans le wahm, l'esprit considère le côté marjūḥ tout en étant conscient du rājiḥ ; il y a donc deux mouvements simultanés.
Sur la définition du ʿilm : « qāla l-Imām » — l'Imām al-Rāzī dans al-Maḥṣūl — « ḍarūrī » : son concept s'obtient sans réflexion ni acquisition, car tout homme se sait existant, ressentant le plaisir ou la peine, et ne peut soutenir le contraire. « Thumma qāla » — puis il a dit : « huwa ḥukmu l-dhihni l-jāzim al-muṭābiq li-mūjib ». Le sharḥ note que la séquence — d'abord ḍarūrī, puis définition — est « li-l-tartīb al-dhikrī, lā al-maʿnawī » : c'est l'ordre du discours, non un ordre logique de contradiction.
« Wa-qīla : huwa ḍarūriyyun fa-lā yuḥadd » — car il n'y a pas d'utilité à définir l'évident, qui s'obtient sans définition. C'est un avis faible chez les Ḥanbalites selon le Sharḥ al-Kawkab.
« Wa-qāla Imāmu l-Ḥaramayn : ʿasīr » — c'est-à-dire naẓarī ʿasīr, ne s'obtient que par un examen subtil et précis. « Fa-l-raʾyu… al-imsāku ʿan taʿrīfihi » — par sa difficulté quant à sa réalité, l'avis est de s'abstenir de le définir, pour épargner à l'âme la peine de plonger dans l'ardu.
« Un mufti est confronté à un ḥadīth āḥād authentique qui fait pencher pour la permission d'un acte, et à un autre indice contextuel qui ferait pencher pour son interdiction. Dans quel état de l'esprit (ʿilm, iʿtiqād, ẓann, wahm, shakk) se trouve-t-il avant de trancher ? Et après tarjīḥ pour le ḥadīth, dans quel état est-il ? Justifiez en utilisant les définitions de la masʾala. »