بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte N°30

العِلْمُ لَا يَتَفَاوَتُ

La science ne varie pas · Une thèse ash'arite sur la nature du ʿilm · La variation n'est que dans les objets connus

Après avoir défini le ʿilm comme al-ḥukm al-jāzim al-muṭābiq (le jugement catégorique conforme à la réalité), al-Subkī rapporte la position des muḥaqqiqūn sur une question subtile : la science a-t-elle des degrés ? L'intuition courante répondrait « oui » — un savant en sait plus, un débutant en sait moins. Mais les muḥaqqiqūn répondent avec précision : ce qui varie, ce n'est pas la science elle-même, c'est le nombre des objets qu'elle saisit. Le ʿilm est binaire : on l'a, ou on ne l'a pas. Il n'est pas plus catégorique chez l'un et moins catégorique chez l'autre. Cette thèse, apparemment technique, a des conséquences profondes : elle égalise les voies d'accès à la certitude, démystifie la « profondeur » du savant, et touche au débat sur la croissance de la foi.

ثُمَّ قَالَ المُحَقِّقُونَ: لَا يَتَفَاوَتُ، وَإِنَّمَا التَّفَاوُتُ بِكَثْرَةِ المُتَعَلَّقَاتِ.

« Puis les muḥaqqiqūn (les vérificateurs, les chercheurs accomplis) ont dit : (la science) ne varie pas, et la variation n'est qu'au niveau de la multiplicité des objets (qu'elle saisit). »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 30 (al-ʿilm lā yatafāwat)

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Une thèse subtile sur le ʿilm

La position des muḥaqqiqūn est qu'aucun ʿilm n'est plus catégorique qu'un autre. Que je sache par évidence que un + un = deux, ou par démonstration que les angles d'un triangle font deux droits, ou par tawātur qu'al-Bukhārī a écrit son Ṣaḥīḥ — dans chaque cas, le jazm (la fermeté du jugement) est complet, sans gradation. Ce qui sépare le savant de l'ignorant n'est pas une qualité du ʿilm mais sa quantité d'objets. La position adverse — qu'un ʿilm puisse être plus vivace ou plus présent — est rejetée par les muḥaqqiqūn comme une confusion entre le ʿilm et ses accompagnements (l'attention, la mémoire active, la disponibilité à l'esprit).

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Vocabulaire essentiel

التَّفَاوُتal-tafāwut
La variation, la gradation, le fait qu'une chose admette des degrés (du « plus » au « moins »).
المُحَقِّقُونal-muḥaqqiqūn
Les « vérificateurs » : les uṣūliyyūn d'élite qui tranchent par démonstration et non par tradition (Imām al-Ḥaramayn, al-Ghazālī, al-Rāzī…).
المُتَعَلَّقal-mutaʿallaq
L'objet auquel se rattache une science (ce qui est su). Pluriel : mutaʿallaqāt.
كَثْرَةkathra
La multiplicité, le nombre. Opposé à qilla (petit nombre). Variation quantitative, non qualitative.
جَازِمjāzim
Catégorique, ferme, sans hésitation. Qualité essentielle du ʿilm : un jugement jāzim ne souffre pas de degrés.
حُضُورḥuḍūr
La présence à l'esprit, la disponibilité actuelle d'un savoir. À ne pas confondre avec le ʿilm lui-même.
1

La thèse — le ʿilm ne se gradue pas

Lā yatafāwat fī juzʾiyyātihi · position des muḥaqqiqūn
Une fois que la condition de jazm est remplie, le ʿilm est complet. Aucun ʿilm n'est plus ferme qu'un autre, qu'il soit acquis par évidence (ḍarūrī) ou par démonstration (naẓarī).
ThèseMuḥaqqiqūn

L'énoncé exact

Les muḥaqqiqūn disent : « lā yatafāwatu al-ʿilmu fī juzʾiyyātihi » — le ʿilm ne varie pas en ses cas particuliers. Aucun ʿilm n'est plus jāzim (plus catégorique) qu'un autre.

  • Que le ʿilm soit ḍarūrī (immédiat, comme « le tout est plus grand que la partie ») — pas de degré.
  • Que le ʿilm soit naẓarī (acquis par démonstration, comme un théorème) — pas de degré non plus.
  • L'un n'est pas « plus ferme » que l'autre une fois la certitude atteinte.

Le principe sous-jacent

Le ʿilm a été défini (cf. masʾala précédente) comme un jugement catégorique conforme. Or « catégorique » est une qualité binaire : soit le jugement exclut totalement le doute, soit il ne l'exclut pas. Il n'y a pas de « plus ou moins exclu ». Donc dès qu'on a affaire au ʿilm, on a affaire à la certitude pleine.

2

La variation est dans le nombre des objets, non dans la qualité

Al-tafāwut bi-kathrat al-mutaʿallaqāt
Si le savant « en sait plus » que le débutant, c'est qu'il connaît plus d'objets. Sur ce qu'ils savent en commun, leur ʿilm est strictement de même qualité.
RéorientationQuantitatif

Le déplacement conceptuel

Le matn pose la question : si le ʿilm ne varie pas en lui-même, d'où vient l'évidente différence entre celui qui « en sait plus » et celui qui « en sait moins » ? Réponse : « wa-innamā al-tafāwut bi-kathrat al-mutaʿallaqāt » — la variation n'est que dans la multiplicité des objets.

Exemple — la prière

Soit deux personnes qui savent que la prière est obligatoire :

  • Le débutant sait : que la prière est obligatoire. Un mutaʿallaq.
  • Le savant sait : qu'elle est obligatoire, ses conditions, ses piliers, ses obligations, ses sunan, ses cas particuliers, ses conditions d'invalidité, ses divergences entre écoles, etc. Mille mutaʿallaqāt.

Sur l'objet commun (« la prière est obligatoire »), les deux savent au même degré. Le débutant ne sait pas « un peu moins fermement » que la prière est obligatoire ; il le sait pleinement. Mais le savant sait, en plus, mille autres choses. La différence est quantitative, pas qualitative.

3

Pourquoi cette thèse — la nature catégorique du ʿilm

Le jazm ne se gradue pas
La justification est interne à la définition du ʿilm : il est un jugement jāzim. Or le jazm est binaire. Toute gradation se trouverait en dehors du ʿilm, dans ses accompagnements.
JustificationDéfinition

Le raisonnement formel

Le ʿilm a été défini comme « al-ḥukm al-jāzim al-muṭābiq al-thābit » (cf. masʾala précédente). Décomposons :

  • ḥukm (jugement) — il s'agit d'un acte de l'esprit qui pose un rapport.
  • jāzim (catégorique) — qui exclut le doute, sans hésitation. Cette qualité est binaire.
  • muṭābiq (conforme) — qui correspond à la réalité.
  • thābit (stable) — qui ne se renverse pas.

La condition de jazm ne se gradue pas : un jugement est, ou bien sans hésitation, ou bien il en comporte. Tertium non datur. Donc, dès qu'un jugement est jāzim, il l'est totalement ; et puisque le ʿilm est défini par cette qualité, dès qu'il y a ʿilm, il y a jazm complet.

L'égalité des voies de connaissance

Une conséquence remarquable : la voie d'accès au ʿilm n'affecte pas son degré. Que je sache par perception immédiate, par démonstration logique, par tawātur ou par déduction, une fois que la certitude est atteinte, elle est la même certitude. La réponse du sharḥ : « fa-laysa baʿḍuhu wa-in kāna ḍarūriyyan aqwā fī al-jazmi min baʿḍin wa-in kāna naẓariyyan » — aucun ʿilm, fût-il ḍarūrī, n'est plus ferme dans le jazm qu'un autre, fût-il naẓarī.

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Position adverse — la confusion avec l'attention et la disponibilité

Al-akthurūn : le ʿilm varie. Réfutation des muḥaqqiqūn.
Certains (al-akthurūn, dont des muʿtazilites et certains ḥanafites) soutiennent que le ʿilm lui-même varie : un ʿilm plus vivace, plus présent, plus clair. Les muḥaqqiqūn rétorquent : ce que vous décrivez, c'est autre chose que le ʿilm.
DivergenceRéfutation

L'argument des opposants

Le sharḥ rapporte : « qāla al-akthurūn : yatafāwatu al-ʿilm fī juzʾiyyātihi » — la majorité dit : le ʿilm varie en ses cas particuliers. Leur argument : prends deux ʿilm — l'un que « un est la moitié de deux », l'autre que « le monde est créé ». Le premier semble plus ferme dans l'esprit que le second. Donc il y a gradation.

La réponse des muḥaqqiqūn

Réponse précise du sharḥ : « al-tafāwutu fī dhālika wa-naḥwihi laysa min ḥaythu al-jazm, bal min ḥaythu uns al-nafs bi-aḥadi al-maʿlūmayni dūna al-ākhar » — la variation, dans cet exemple, n'est pas dans le jazm, mais dans la familiarité de l'âme avec l'un des deux objets plutôt que l'autre.

  • Ce qui varie n'est pas la fermeté de la certitude (jazm).
  • Ce qui varie, c'est uns al-nafs — la familiarité, l'intimité, l'aisance avec le sujet.
  • Ou encore : al-ḥuḍūr (la présence à l'esprit), al-tadāwul (le caractère habituel), al-wuḍūḥ (la clarté de l'expression).

La distinction-clé

Les opposants confondent :

  • Le ʿilm lui-même — le jugement catégorique conforme. Invariable.
  • Les accompagnements du ʿilm — l'attention, la mémoire active, la facilité d'évocation, la richesse de l'expression. Ceux-ci, oui, varient.
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Implications — mujtahid, tawātur, foi

Trois conséquences majeures de la thèse
Cette masʾala technique a des conséquences fondamentales : sur le statut du mujtahid, sur l'égalité du tawātur et de la perception, et sur la question des degrés de la foi.
ImplicationsConséquences

Implication 1 — le mujtahid n'a pas un ʿilm « plus profond »

Le mujtahid n'a pas un ʿilm plus fort que le ṭālib al-ʿilm sur ce qu'ils savent en commun. Il a un ʿilm sur plus d'objets. Cela démystifie l'érudition : il n'y a pas un don mystérieux qui rendrait la connaissance « plus profonde » en qualité. L'effort multiplie les mutaʿallaqāt, ce qui rend la science accessible à quiconque y consacre du temps.

Implication 2 — l'égalité du tawātur et de la perception

Si je sais par tawātur qu'al-Bukhārī a écrit son Ṣaḥīḥ, et que je sais par perception directe que je suis dans cette pièce, les deux savoirs sont équivalents en certitude. La voie qui mène à eux diffère, mais le résultat est identique : c'est du ʿilm dans les deux cas. Cela fonde toute l'épistémologie du tawātur : ce n'est pas un savoir « de second ordre », c'est un ʿilm à part entière.

Implication 3 — les degrés de la foi (al-īmān yazīd wa-yanquṣ)

Une note marginale du sharḥ relève l'utilité du débat : « min fawāʾid al-khilāf fī hādhihi al-masʾala : anna al-īmāna hal yaqbalu al-ziyādata wa-l-naqṣ ? » — l'une des utilités de cette divergence est : la foi accepte-t-elle la croissance et la diminution ?

  • Si le ʿilm varie (position des akthurūn), la foi (qui est essentiellement un ʿilm) peut elle-même varier en qualité.
  • Si le ʿilm ne varie pas (muḥaqqiqūn), alors quand on dit que la foi « augmente et diminue », il faut comprendre : par multiplication des objets crus et par croissance des actes (ʿamal), non par renforcement qualitatif du ʿilm en lui-même.
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Texte du matn — العلم لا يتفاوت

Source primaire + sharḥ Badr al-Ṭāliʿ
Une formule brève qui condense une thèse épistémologique complète.
MatnSubkī

Texte du matn

ثُمَّ قَالَ المُحَقِّقُونَ: لَا يَتَفَاوَتُ، وَإِنَّمَا التَّفَاوُتُ بِكَثْرَةِ المُتَعَلَّقَاتِ.

Détail du sharḥ — Badr al-Ṭāliʿ

Le sharḥ commente : « qāla al-muḥaqqiqūn : lā yatafāwatu al-ʿilmu fī juzʾiyyātihi » — les muḥaqqiqūn ont dit : le ʿilm ne varie pas en ses cas particuliers. « Fa-laysa baʿḍuhu wa-in kāna ḍarūriyyan aqwā fī al-jazmi min baʿḍin wa-in kāna naẓariyyan » — aucune partie de lui, fût-elle ḍarūriyya, n'est plus ferme dans le jazm qu'une autre, fût-elle naẓariyya.

Puis : « wa-innamā al-tafāwutu bi-kathrati al-mutaʿallaqāti fī baʿḍihā dūna baʿḍ » — la variation n'est qu'au niveau de la multiplicité des objets, certains en ayant plus que d'autres. « Ka-mā fī al-ʿilmi bi-ashyāʾa wa-l-ʿilmi bi-shayʾayni » — comme la science portant sur plusieurs choses comparée à la science portant sur deux choses.

Le sharḥ ajoute une nuance importante sur l'unité ou la multiplicité du ʿilm lui-même : pour baʿḍ al-Ashāʿira, le ʿilm est une seule réalité (en analogie avec la science divine). Pour al-Ashʿarī et beaucoup de muʿtazilites, le ʿilm se multiplie selon les objets connus — la science de cette chose est autre que la science de cette autre chose.

Et la position des akthurūn (la majorité) est rapportée : « qāla al-akthurūn : yatafāwatu al-ʿilmu fī juzʾiyyātihi » — la majorité dit : le ʿilm varie. « Idh al-ʿilmu mathalan bi-anna al-wāḥida niṣfu al-ithnayn aqwā fī al-jazmi mina al-ʿilmi bi-anna al-ʿālama ḥādithun » — car le ʿilm que « un est la moitié de deux » est plus ferme que le ʿilm que « le monde est créé ».

Réponse du sharḥ aux opposants : « wa-ujība bi-anna al-tafāwuta fī dhālika wa-naḥwihi laysa min ḥaythu al-jazm, bal min ḥaythu uns al-nafsi bi-aḥadi al-maʿlūmayni dūna al-ākhar » — la variation n'est pas dans la fermeté, mais dans la familiarité de l'âme avec l'un des deux objets plutôt que l'autre.

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À retenir

5 principes essentiels
La carte mentale de la thèse « al-ʿilm lā yatafāwat ».
  • Le ʿilm ne varie pas en lui-même — il est binaire : on l'a ou on ne l'a pas, sans degrés intrinsèques
  • La variation est quantitative (nombre de mutaʿallaqāt), non qualitative (degré du jazm)
  • Justification : le ʿilm est défini par le jazm, et le jazm est binaire par nature — il ne se gradue pas
  • Ce que les opposants prennent pour « plus de ʿilm » est en réalité uns al-nafs, ḥuḍūr, ou tadāwul — pas le ʿilm lui-même
  • Conséquence : tawātur et perception directe sont équivalents en certitude ; al-īmān yazīd wa-yanquṣ par kathrat al-mutaʿallaqāt et par ʿamal, non par renforcement qualitatif du ʿilm
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Distinguer le ʿilm de ses accompagnements.

Question

« Un grand savant et un débutant savent tous deux que la prière est obligatoire. Pourtant, on a l'intuition que le savant le sait mieux. Selon la position des muḥaqqiqūn, est-ce vrai ? Si oui en quel sens, si non en quel sens ? Que dit la position adverse, et que lui répond-on ? »

🧠 Grille mnémotechnique — al-ʿilm lā yatafāwat

1
THÈSE
Lā yatafāwat
pas de degrés
Muḥaqqiqūn
2
VARIATION
Kathrat al-mutaʿallaqāt
nombre d'objets
Quantitatif
3
CONFUSION
Uns al-nafs / ḥuḍūr
familiarité
Pas le ʿilm
IMPLICATIONS
Tawātur · īmān · ijtihād
conséquences
Épistémologie