La science ne varie pas · Une thèse ash'arite sur la nature du ʿilm · La variation n'est que dans les objets connus
Après avoir défini le ʿilm comme al-ḥukm al-jāzim al-muṭābiq (le jugement catégorique conforme à la réalité), al-Subkī rapporte la position des muḥaqqiqūn sur une question subtile : la science a-t-elle des degrés ? L'intuition courante répondrait « oui » — un savant en sait plus, un débutant en sait moins. Mais les muḥaqqiqūn répondent avec précision : ce qui varie, ce n'est pas la science elle-même, c'est le nombre des objets qu'elle saisit. Le ʿilm est binaire : on l'a, ou on ne l'a pas. Il n'est pas plus catégorique chez l'un et moins catégorique chez l'autre. Cette thèse, apparemment technique, a des conséquences profondes : elle égalise les voies d'accès à la certitude, démystifie la « profondeur » du savant, et touche au débat sur la croissance de la foi.
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« Puis les muḥaqqiqūn (les vérificateurs, les chercheurs accomplis) ont dit : (la science) ne varie pas, et la variation n'est qu'au niveau de la multiplicité des objets (qu'elle saisit). »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 30 (al-ʿilm lā yatafāwat)
La position des muḥaqqiqūn est qu'aucun ʿilm n'est plus catégorique qu'un autre. Que je sache par évidence que un + un = deux, ou par démonstration que les angles d'un triangle font deux droits, ou par tawātur qu'al-Bukhārī a écrit son Ṣaḥīḥ — dans chaque cas, le jazm (la fermeté du jugement) est complet, sans gradation. Ce qui sépare le savant de l'ignorant n'est pas une qualité du ʿilm mais sa quantité d'objets. La position adverse — qu'un ʿilm puisse être plus vivace ou plus présent — est rejetée par les muḥaqqiqūn comme une confusion entre le ʿilm et ses accompagnements (l'attention, la mémoire active, la disponibilité à l'esprit).
Les muḥaqqiqūn disent : « lā yatafāwatu al-ʿilmu fī juzʾiyyātihi » — le ʿilm ne varie pas en ses cas particuliers. Aucun ʿilm n'est plus jāzim (plus catégorique) qu'un autre.
Le ʿilm a été défini (cf. masʾala précédente) comme un jugement catégorique conforme. Or « catégorique » est une qualité binaire : soit le jugement exclut totalement le doute, soit il ne l'exclut pas. Il n'y a pas de « plus ou moins exclu ». Donc dès qu'on a affaire au ʿilm, on a affaire à la certitude pleine.
Le matn pose la question : si le ʿilm ne varie pas en lui-même, d'où vient l'évidente différence entre celui qui « en sait plus » et celui qui « en sait moins » ? Réponse : « wa-innamā al-tafāwut bi-kathrat al-mutaʿallaqāt » — la variation n'est que dans la multiplicité des objets.
Soit deux personnes qui savent que la prière est obligatoire :
Sur l'objet commun (« la prière est obligatoire »), les deux savent au même degré. Le débutant ne sait pas « un peu moins fermement » que la prière est obligatoire ; il le sait pleinement. Mais le savant sait, en plus, mille autres choses. La différence est quantitative, pas qualitative.
Le ʿilm a été défini comme « al-ḥukm al-jāzim al-muṭābiq al-thābit » (cf. masʾala précédente). Décomposons :
La condition de jazm ne se gradue pas : un jugement est, ou bien sans hésitation, ou bien il en comporte. Tertium non datur. Donc, dès qu'un jugement est jāzim, il l'est totalement ; et puisque le ʿilm est défini par cette qualité, dès qu'il y a ʿilm, il y a jazm complet.
Une conséquence remarquable : la voie d'accès au ʿilm n'affecte pas son degré. Que je sache par perception immédiate, par démonstration logique, par tawātur ou par déduction, une fois que la certitude est atteinte, elle est la même certitude. La réponse du sharḥ : « fa-laysa baʿḍuhu wa-in kāna ḍarūriyyan aqwā fī al-jazmi min baʿḍin wa-in kāna naẓariyyan » — aucun ʿilm, fût-il ḍarūrī, n'est plus ferme dans le jazm qu'un autre, fût-il naẓarī.
Le sharḥ rapporte : « qāla al-akthurūn : yatafāwatu al-ʿilm fī juzʾiyyātihi » — la majorité dit : le ʿilm varie en ses cas particuliers. Leur argument : prends deux ʿilm — l'un que « un est la moitié de deux », l'autre que « le monde est créé ». Le premier semble plus ferme dans l'esprit que le second. Donc il y a gradation.
Réponse précise du sharḥ : « al-tafāwutu fī dhālika wa-naḥwihi laysa min ḥaythu al-jazm, bal min ḥaythu uns al-nafs bi-aḥadi al-maʿlūmayni dūna al-ākhar » — la variation, dans cet exemple, n'est pas dans le jazm, mais dans la familiarité de l'âme avec l'un des deux objets plutôt que l'autre.
Les opposants confondent :
Le mujtahid n'a pas un ʿilm plus fort que le ṭālib al-ʿilm sur ce qu'ils savent en commun. Il a un ʿilm sur plus d'objets. Cela démystifie l'érudition : il n'y a pas un don mystérieux qui rendrait la connaissance « plus profonde » en qualité. L'effort multiplie les mutaʿallaqāt, ce qui rend la science accessible à quiconque y consacre du temps.
Si je sais par tawātur qu'al-Bukhārī a écrit son Ṣaḥīḥ, et que je sais par perception directe que je suis dans cette pièce, les deux savoirs sont équivalents en certitude. La voie qui mène à eux diffère, mais le résultat est identique : c'est du ʿilm dans les deux cas. Cela fonde toute l'épistémologie du tawātur : ce n'est pas un savoir « de second ordre », c'est un ʿilm à part entière.
Une note marginale du sharḥ relève l'utilité du débat : « min fawāʾid al-khilāf fī hādhihi al-masʾala : anna al-īmāna hal yaqbalu al-ziyādata wa-l-naqṣ ? » — l'une des utilités de cette divergence est : la foi accepte-t-elle la croissance et la diminution ?
Le sharḥ commente : « qāla al-muḥaqqiqūn : lā yatafāwatu al-ʿilmu fī juzʾiyyātihi » — les muḥaqqiqūn ont dit : le ʿilm ne varie pas en ses cas particuliers. « Fa-laysa baʿḍuhu wa-in kāna ḍarūriyyan aqwā fī al-jazmi min baʿḍin wa-in kāna naẓariyyan » — aucune partie de lui, fût-elle ḍarūriyya, n'est plus ferme dans le jazm qu'une autre, fût-elle naẓariyya.
Puis : « wa-innamā al-tafāwutu bi-kathrati al-mutaʿallaqāti fī baʿḍihā dūna baʿḍ » — la variation n'est qu'au niveau de la multiplicité des objets, certains en ayant plus que d'autres. « Ka-mā fī al-ʿilmi bi-ashyāʾa wa-l-ʿilmi bi-shayʾayni » — comme la science portant sur plusieurs choses comparée à la science portant sur deux choses.
Le sharḥ ajoute une nuance importante sur l'unité ou la multiplicité du ʿilm lui-même : pour baʿḍ al-Ashāʿira, le ʿilm est une seule réalité (en analogie avec la science divine). Pour al-Ashʿarī et beaucoup de muʿtazilites, le ʿilm se multiplie selon les objets connus — la science de cette chose est autre que la science de cette autre chose.
Et la position des akthurūn (la majorité) est rapportée : « qāla al-akthurūn : yatafāwatu al-ʿilmu fī juzʾiyyātihi » — la majorité dit : le ʿilm varie. « Idh al-ʿilmu mathalan bi-anna al-wāḥida niṣfu al-ithnayn aqwā fī al-jazmi mina al-ʿilmi bi-anna al-ʿālama ḥādithun » — car le ʿilm que « un est la moitié de deux » est plus ferme que le ʿilm que « le monde est créé ».
Réponse du sharḥ aux opposants : « wa-ujība bi-anna al-tafāwuta fī dhālika wa-naḥwihi laysa min ḥaythu al-jazm, bal min ḥaythu uns al-nafsi bi-aḥadi al-maʿlūmayni dūna al-ākhar » — la variation n'est pas dans la fermeté, mais dans la familiarité de l'âme avec l'un des deux objets plutôt que l'autre.
« Un grand savant et un débutant savent tous deux que la prière est obligatoire. Pourtant, on a l'intuition que le savant le sait mieux. Selon la position des muḥaqqiqūn, est-ce vrai ? Si oui en quel sens, si non en quel sens ? Que dit la position adverse, et que lui répond-on ? »