بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte N°31

الجَهْلُ وَالسَّهْوُ وَالنِّسْيَانُ

Ignorance, distraction, oubli · Le négatif de la connaissance · Bornes du taklīf et excuses légales

Après avoir défini la connaissance (al-ʿilm) dans les masāʾil précédentes, al-Subkī aborde son négatif : trois manières de manquer au savoir. Le jahl (ne pas savoir, ou mal savoir), le sahw (savoir mais être distrait), le nisyān (avoir su et avoir perdu). Ces distinctions ne sont pas une curiosité psychologique : elles déterminent les bornes de la responsabilité juridique. Un acte fautif accompli par jahl, par sahw ou par nisyān n'engage pas la même sanction. La masʾala 9 avait déjà posé que le ghāfil n'est pas mukallaf ; cette masʾala 31 raffine la grille pour que le mujtahid sache, devant un cas, à quel type d'absence de savoir il a affaire.

وَالجَهْلُ: انْتِفَاءُ العِلْمِ بِالمَقْصُودِ، وَقِيلَ: تَصَوُّرُ المَعْلُومِ عَلَى خِلَافِ هَيْئَتِهِ. وَالسَّهْوُ: الذُّهُولُ عَنِ المَعْلُومِ.

« Le jahl (ignorance) est : l'absence de connaissance sur ce qui est visé. On a dit aussi : concevoir le connaissable de façon contraire à ce qu'il est. Le sahw (distraction) est : se détourner du connu. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 31 (الجهل والسهو والنسيان)

📜

Trois défauts dans le rapport au savoir

L'uṣūlī ne se contente pas de demander : « cet acte est-il licite ou non ? » Il demande aussi : dans quel état était l'agent ? Et l'état d'absence de savoir n'est pas uniforme. Trois figures s'opposent et se complètent : le jāhil qui ne sait pas (ou sait mal), le sāhī qui sait mais ne pense pas à son savoir au moment où il agit, le nāsī qui a su et qui a perdu son savoir. La force d'al-Subkī est de rendre saisissables ces trois états, pour que la jurisprudence des excuses (al-aʿdhār al-sharʿiyya) repose sur des concepts nets et non sur l'intuition.

📖

Vocabulaire essentiel

الجَهْلal-jahl
Ignorance : absence ou défaut de connaissance sur l'objet visé (al-maqṣūd).
الجَهْل البَسِيطjahl basīṭ
Ignorance simple : ne pas savoir, et savoir qu'on ne sait pas. État honnête de non-savoir.
الجَهْل المُرَكَّبjahl murakkab
Ignorance composée : croire savoir alors qu'on se trompe. Plus grave car elle bloque l'apprentissage.
السَّهْوal-sahw
Distraction : se détourner momentanément d'un savoir qu'on possède toujours.
النِّسْيَانal-nisyān
Oubli : disparition du savoir une fois acquis. Distinct du sahw (qui n'est qu'éloignement momentané).
الذُّهُولal-dhuhūl
Détournement, éloignement de l'esprit : terme central dans la définition du sahw.
الهَيْئَةal-hayʾa
Forme, configuration : l'« état réel » de la chose, par opposition à la conception erronée qu'on en a.
التَّصَوُّرal-taṣawwur
Conception, représentation simple (sans jugement) : c'est ce qui peut être conforme ou contraire au réel.
1

Al-Jahl — deux définitions, une distinction décisive

Intifāʾ al-ʿilm · taṣawwur al-maʿlūm ʿalā khilāf hayʾatihi
Le jahl peut être simple (ne pas savoir, et le savoir) ou composé (croire savoir alors qu'on se trompe). Le second est plus dangereux que le premier.
DéfinitionBasīṭ / Murakkab

Première définition — intifāʾ al-ʿilm bi-l-maqṣūd

Al-Subkī commence par : « al-jahl : intifāʾu al-ʿilmi bi-l-maqṣūd » — l'ignorance, c'est l'absence de connaissance sur ce qui est visé. Le sharḥ précise : al-maqṣūd désigne « ce qui est de nature à être visé pour qu'on le sache » (mā min shaʾnihi an yuqṣada li-yuʿlama) — ce qui exclut ce qu'on ne cherche jamais à connaître (les profondeurs de la terre par exemple).

Le sharḥ ajoute une finesse : al-Subkī écrit « intifāʾ al-ʿilm » et non « ʿadam al-ʿilm », parce que « intifāʾ » implique une absence là où la connaissance était possible — ce qui exclut d'office la pierre et la bête de l'attribution du jahl. La pierre ne sait pas, mais on ne dit pas qu'elle ignore.

Deuxième définition — taṣawwur al-maʿlūm ʿalā khilāf hayʾatihi

Puis : « wa-qīla : taṣawwuru al-maʿlūmi ʿalā khilāf hayʾatihi » — on a dit aussi : concevoir le connaissable de façon contraire à ce qu'il est. Ce n'est plus une absence, c'est une présence fausse.

La distinction basīṭ / murakkab

  • Jahl basīṭ (ignorance simple) : absence pure de connaissance. « Je ne sais pas comment lire l'arabe — et je le sais. » Première définition.
  • Jahl murakkab (ignorance composée) : connaissance erronée doublée de la croyance qu'on sait. « L'arabe se lit de gauche à droite » — cru fermement. Deuxième définition.

Le sharḥ donne l'exemple classique : la croyance des philosophes selon laquelle « l'univers est éternel » (qadīm) — c'est un jahl murakkab, parce qu'ils croient connaître ce qu'ils méconnaissent, et ne savent pas qu'ils méconnaissent.

2

Al-Sahw — la distraction par rapport au savoir possédé

Al-dhuhūl ʿan al-maʿlūm
Le sahw n'est pas une absence de savoir : c'est un savoir possédé mais momentanément écarté de la conscience. Un rappel suffit à le récupérer.
DistractionDhuhūl

Définition

Al-Subkī écrit : « al-sahw : al-dhuhūl ʿan al-maʿlūm » — le sahw, c'est se détourner du connu. Le sharḥ glose : « ay al-ghafla ʿan al-amr al-ḥāṣil » — c'est-à-dire l'inattention à la chose acquise, suivie d'un éveil au moindre rappel (fa-yatanabbahu lahu bi-adnā tanbīh).

Différence avec le jahl

  • Jahl : on ne sait pas du tout (basīṭ) — ou on croit savoir mais à faux (murakkab).
  • Sahw : on sait, le savoir est en mémoire, mais on n'y pense pas à l'instant de l'agir.

Exemple classique

Un musulman qui sait parfaitement que la prière du Ẓuhr comporte quatre rakaʿāt, mais qui, distrait, en fait cinq. Il ne l'ignore pas — il le sait très bien. Il a juste été détourné de ce savoir au moment de l'acte. C'est le sahw paradigmatique, traité dans le fiqh par les sujūd al-sahw.

3

Al-Nisyān — l'oubli, perte du savoir acquis

Zawāl al-maʿlūm baʿda taḥṣīlihi
Le nisyān n'est pas dans le matn explicitement, mais le sharḥ le définit en miroir du sahw : la disparition du savoir après son acquisition.
OubliZawāl

Définition par le sharḥ

Le sharḥ pose la définition en opposition au sahw : « bi-khilāf al-nisyān : fa-huwa zawālu al-maʿlūmi baʿda taḥṣīlihi »« contrairement au nisyān : il est la disparition du connu après son acquisition ».

Différence avec le sahw

  • Sahw : le savoir est encore là, simplement écarté de la conscience. Un rappel suffit.
  • Nisyān : le savoir est parti. Il n'est plus dans la mémoire — il faut le réapprendre, ou se le faire enseigner à nouveau.

Trois états symétriques

On peut maintenant aligner les trois figures :

  • Jahl : on n'a jamais su (ou on sait mal sans le savoir).
  • Sahw : on sait toujours, mais on n'y pense pas maintenant.
  • Nisyān : on a su, on ne sait plus.
4

Conséquences juridiques — la jurisprudence des excuses

Rufiʿa ʿan ummatī al-khaṭaʾ wa-l-nisyān
Chacun des trois états donne lieu à un traitement différent dans le fiqh. Le ḥadīth « rufiʿa ʿan ummatī » fonde la levée de sanction pour le sahw et le nisyān.
FiqhʿAdhār

Le ḥadīth fondateur

Le Messager (ﷺ) a dit : « inna Allāha tajāwaza ʿan ummatī al-khaṭaʾ wa-al-nisyān wa-mā ustukrihū ʿalayhi »« Allah a élevé de ma communauté l'erreur, l'oubli, et ce à quoi ils sont contraints. » Ce ḥadīth, transmis par Ibn Mājah, al-Bayhaqī et d'autres, est l'assise textuelle de toute la jurisprudence des excuses.

Tableau des conséquences

  • Jahl basīṭ (excusable) : levée de sanction si l'excuse est valide — par exemple, un nouveau converti qui ignore une règle non-évidente.
  • Jahl murakkab (peu excusable) : souvent non levée — celui qui invente une règle erronée et y croit fermement n'a pas la même excuse qu'un ignorant honnête.
  • Sahw (excusé) : sanction levée — « Allāh tajāwaza ʿan al-sāhī ». La prière reste valide moyennant les sujūd al-sahw.
  • Nisyān (excusé) : sanction levée par application directe du ḥadīth précité.

Pourquoi cette gradation

Le critère sous-jacent est la capacité d'éviter l'erreur. Le sāhī et le nāsī ne pouvaient pas, à l'instant, faire autrement. Le jāhil basīṭ pouvait s'instruire (d'où l'excuse conditionnelle). Le jāhil murakkab a souvent une responsabilité dans son erreur — il aurait dû douter, vérifier, demander.

5

Lien avec masʾala 9 — le taklīf du ghāfil

Articulation entre les deux masāʾil
La masʾala 9 avait posé que le ghāfil ne peut pas être mukallaf. Cette masʾala 31 explique pourquoi et quelles formes prend cette inattention.
ArticulationMasʾala 9

Rappel de la masʾala 9

La masʾala sur le taklīf al-ghāfil avait établi que celui qui est distrait au moment de l'acte ne peut pas être tenu responsable comme s'il était attentif. Le khiṭāb (l'adresse de la Loi) suppose un récepteur capable de l'entendre.

Ce qu'apporte la masʾala 31

La masʾala 31 précise les formes de l'inattention :

  • Le sāhī est le ghāfil au sens premier — son savoir est là, sa conscience est ailleurs. Il rentre dans la masʾala 9 pleinement.
  • Le nāsī est aussi inatteignable, mais pour une autre raison : son savoir est parti, pas seulement écarté.
  • Le jāhil basīṭ est dans une situation différente : il aurait pu apprendre, et le taklīf de chercher à savoir (al-taʿallum) lui incombe.
  • Le jāhil murakkab est encore autre : il s'est mépris, et porte une responsabilité dans son erreur.

Outil pour le mujtahid

Devant un cas concret, le mujtahid doit donc typer l'agent :

  • Ignorant ? — quel type d'ignorance (basīṭ ou murakkab) ?
  • Distrait ? — l'acte est-il sanctionné ou couvert par tajāwaza ʿan al-sāhī ?
  • Oublieux ? — la sanction tombe-t-elle par le ḥadīth de la levée ?
6

Texte du matn — الجهل والسهو والنسيان

Source primaire + sharḥ Badr al-Ṭāliʿ
Une définition double pour le jahl, et une définition économique pour le sahw qui appelle implicitement celle du nisyān.
MatnSubkī

Texte du matn

وَالجَهْلُ: انْتِفَاءُ العِلْمِ بِالمَقْصُودِ، وَقِيلَ: تَصَوُّرُ المَعْلُومِ عَلَى خِلَافِ هَيْئَتِهِ. وَالسَّهْوُ: الذُّهُولُ عَنِ المَعْلُومِ.

Détail du sharḥ — Badr al-Ṭāliʿ

Le sharḥ commente la première définition : « al-jahl : intifāʾu al-ʿilmi bi-l-maqṣūd »ay mā min shaʾnihi an yuqṣada li-yuʿlama bi-an lam yudrak — c'est-à-dire ce qui est de nature à être visé pour qu'on le sache, et qu'on n'a pas saisi. Et le sharḥ ajoute : « wa-yusammā al-jahl al-basīṭ »on l'appelle l'ignorance simple.

Puis il commente la définition alternative : « aw idrāk ʿalā khilāf hayʾat al-wāqiʿ, wa-yusammā al-jahl al-murakkab »« ou la perception contraire à l'état réel — appelée ignorance composée »li-annahu jahl al-mudrik bi-mā fī al-wāqiʿ maʿa al-jahl bi-annahu jāhil bihiparce qu'il est ignorance du réel doublée de l'ignorance d'être ignorant. Le sharḥ donne l'exemple : « kaʿtiqād al-falāsifa anna al-ʿālam qadīm » — comme la croyance des philosophes selon laquelle l'univers est éternel.

Une finesse rhétorique du sharḥ : « istaghnā bi-qawlihi : intifāʾ al-ʿilm ʿan al-taqyīd fī qawl ghayrihi : ʿadam al-ʿilm ʿammā min shaʾnihi… » — al-Subkī s'est dispensé de la précision « privation de connaissance sur ce qui peut être su » que d'autres auteurs ajoutent, parce que le mot intifāʾ implique déjà cette possibilité — ce qui exclut la pierre et la bête de l'attribution du jahl.

Sur le sahw : « al-sahw : al-dhuhūl, ay al-ghafla, ʿan al-amr al-ḥāṣil, fa-yatanabbahu lahu bi-adnā tanbīh »« le sahw, c'est le détournement, c'est-à-dire l'inattention à la chose acquise, suivie d'un éveil au moindre rappel ». Et en miroir : « bi-khilāf al-nisyān : fa-huwa zawālu al-maʿlūmi baʿda taḥṣīlihi »« contrairement au nisyān : c'est la disparition du connu après son acquisition ».

📋

À retenir

5 principes essentiels
La carte mentale du négatif de la connaissance.
  • Le jahl a deux définitions : absence de savoir (basīṭ) ou conception erronée (murakkab) — la seconde est plus dangereuse car elle bloque l'apprentissage
  • Le sahw n'est pas une absence : c'est un savoir possédé mais momentanément écarté — un simple rappel le rétablit
  • Le nisyān est la perte du savoir après acquisition — il faut réapprendre, contrairement au sahw où il suffit d'un tanbīh
  • Le ḥadīth « rufiʿa ʿan ummatī al-khaṭaʾ wa-l-nisyān » fonde la levée de sanction pour sahw et nisyān ; le jahl est traité au cas par cas
  • Cette masʾala raffine la masʾala 9 (taklīf al-ghāfil) en typant les formes d'inattention — outil indispensable au mujtahid pour la jurisprudence des excuses
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Distinguer les états et appliquer la grille des excuses.

Question

« Trois personnes mangent en plein jour pendant Ramaḍān. La première ne sait pas que c'est Ramaḍān (elle vient d'arriver d'un pays où on ne suit pas le calendrier hégirien). La seconde sait que c'est Ramaḍān et jeûne, mais en passant devant une fontaine, distraite, elle boit machinalement. La troisième jeûne depuis trente ans, mais ce matin elle a complètement oublié l'obligation. Classez chaque cas (jahl basīṭ / jahl murakkab / sahw / nisyān) et indiquez le statut juridique selon la grille de la masʾala. »

🧠 Grille mnémotechnique — les 4 figures

1
JAHL BASĪṬ
Ne pas savoir
et le savoir
Excuse conditionnelle
2
JAHL MURAKKAB
Croire savoir
à faux
Peu excusable
3
SAHW
Savoir présent
mais écarté
Sanction levée
4
NISYĀN
Savoir perdu
après acquisition
Sanction levée