Ignorance, distraction, oubli · Le négatif de la connaissance · Bornes du taklīf et excuses légales
Après avoir défini la connaissance (al-ʿilm) dans les masāʾil précédentes, al-Subkī aborde son négatif : trois manières de manquer au savoir. Le jahl (ne pas savoir, ou mal savoir), le sahw (savoir mais être distrait), le nisyān (avoir su et avoir perdu). Ces distinctions ne sont pas une curiosité psychologique : elles déterminent les bornes de la responsabilité juridique. Un acte fautif accompli par jahl, par sahw ou par nisyān n'engage pas la même sanction. La masʾala 9 avait déjà posé que le ghāfil n'est pas mukallaf ; cette masʾala 31 raffine la grille pour que le mujtahid sache, devant un cas, à quel type d'absence de savoir il a affaire.
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« Le jahl (ignorance) est : l'absence de connaissance sur ce qui est visé. On a dit aussi : concevoir le connaissable de façon contraire à ce qu'il est. Le sahw (distraction) est : se détourner du connu. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 31 (الجهل والسهو والنسيان)
L'uṣūlī ne se contente pas de demander : « cet acte est-il licite ou non ? » Il demande aussi : dans quel état était l'agent ? Et l'état d'absence de savoir n'est pas uniforme. Trois figures s'opposent et se complètent : le jāhil qui ne sait pas (ou sait mal), le sāhī qui sait mais ne pense pas à son savoir au moment où il agit, le nāsī qui a su et qui a perdu son savoir. La force d'al-Subkī est de rendre saisissables ces trois états, pour que la jurisprudence des excuses (al-aʿdhār al-sharʿiyya) repose sur des concepts nets et non sur l'intuition.
Al-Subkī commence par : « al-jahl : intifāʾu al-ʿilmi bi-l-maqṣūd » — l'ignorance, c'est l'absence de connaissance sur ce qui est visé. Le sharḥ précise : al-maqṣūd désigne « ce qui est de nature à être visé pour qu'on le sache » (mā min shaʾnihi an yuqṣada li-yuʿlama) — ce qui exclut ce qu'on ne cherche jamais à connaître (les profondeurs de la terre par exemple).
Le sharḥ ajoute une finesse : al-Subkī écrit « intifāʾ al-ʿilm » et non « ʿadam al-ʿilm », parce que « intifāʾ » implique une absence là où la connaissance était possible — ce qui exclut d'office la pierre et la bête de l'attribution du jahl. La pierre ne sait pas, mais on ne dit pas qu'elle ignore.
Puis : « wa-qīla : taṣawwuru al-maʿlūmi ʿalā khilāf hayʾatihi » — on a dit aussi : concevoir le connaissable de façon contraire à ce qu'il est. Ce n'est plus une absence, c'est une présence fausse.
Le sharḥ donne l'exemple classique : la croyance des philosophes selon laquelle « l'univers est éternel » (qadīm) — c'est un jahl murakkab, parce qu'ils croient connaître ce qu'ils méconnaissent, et ne savent pas qu'ils méconnaissent.
Al-Subkī écrit : « al-sahw : al-dhuhūl ʿan al-maʿlūm » — le sahw, c'est se détourner du connu. Le sharḥ glose : « ay al-ghafla ʿan al-amr al-ḥāṣil » — c'est-à-dire l'inattention à la chose acquise, suivie d'un éveil au moindre rappel (fa-yatanabbahu lahu bi-adnā tanbīh).
Un musulman qui sait parfaitement que la prière du Ẓuhr comporte quatre rakaʿāt, mais qui, distrait, en fait cinq. Il ne l'ignore pas — il le sait très bien. Il a juste été détourné de ce savoir au moment de l'acte. C'est le sahw paradigmatique, traité dans le fiqh par les sujūd al-sahw.
Le sharḥ pose la définition en opposition au sahw : « bi-khilāf al-nisyān : fa-huwa zawālu al-maʿlūmi baʿda taḥṣīlihi » — « contrairement au nisyān : il est la disparition du connu après son acquisition ».
On peut maintenant aligner les trois figures :
Le Messager (ﷺ) a dit : « inna Allāha tajāwaza ʿan ummatī al-khaṭaʾ wa-al-nisyān wa-mā ustukrihū ʿalayhi » — « Allah a élevé de ma communauté l'erreur, l'oubli, et ce à quoi ils sont contraints. » Ce ḥadīth, transmis par Ibn Mājah, al-Bayhaqī et d'autres, est l'assise textuelle de toute la jurisprudence des excuses.
Le critère sous-jacent est la capacité d'éviter l'erreur. Le sāhī et le nāsī ne pouvaient pas, à l'instant, faire autrement. Le jāhil basīṭ pouvait s'instruire (d'où l'excuse conditionnelle). Le jāhil murakkab a souvent une responsabilité dans son erreur — il aurait dû douter, vérifier, demander.
La masʾala sur le taklīf al-ghāfil avait établi que celui qui est distrait au moment de l'acte ne peut pas être tenu responsable comme s'il était attentif. Le khiṭāb (l'adresse de la Loi) suppose un récepteur capable de l'entendre.
La masʾala 31 précise les formes de l'inattention :
Devant un cas concret, le mujtahid doit donc typer l'agent :
Le sharḥ commente la première définition : « al-jahl : intifāʾu al-ʿilmi bi-l-maqṣūd » — ay mā min shaʾnihi an yuqṣada li-yuʿlama bi-an lam yudrak — c'est-à-dire ce qui est de nature à être visé pour qu'on le sache, et qu'on n'a pas saisi. Et le sharḥ ajoute : « wa-yusammā al-jahl al-basīṭ » — on l'appelle l'ignorance simple.
Puis il commente la définition alternative : « aw idrāk ʿalā khilāf hayʾat al-wāqiʿ, wa-yusammā al-jahl al-murakkab » — « ou la perception contraire à l'état réel — appelée ignorance composée » — li-annahu jahl al-mudrik bi-mā fī al-wāqiʿ maʿa al-jahl bi-annahu jāhil bihi — parce qu'il est ignorance du réel doublée de l'ignorance d'être ignorant. Le sharḥ donne l'exemple : « kaʿtiqād al-falāsifa anna al-ʿālam qadīm » — comme la croyance des philosophes selon laquelle l'univers est éternel.
Une finesse rhétorique du sharḥ : « istaghnā bi-qawlihi : intifāʾ al-ʿilm ʿan al-taqyīd fī qawl ghayrihi : ʿadam al-ʿilm ʿammā min shaʾnihi… » — al-Subkī s'est dispensé de la précision « privation de connaissance sur ce qui peut être su » que d'autres auteurs ajoutent, parce que le mot intifāʾ implique déjà cette possibilité — ce qui exclut la pierre et la bête de l'attribution du jahl.
Sur le sahw : « al-sahw : al-dhuhūl, ay al-ghafla, ʿan al-amr al-ḥāṣil, fa-yatanabbahu lahu bi-adnā tanbīh » — « le sahw, c'est le détournement, c'est-à-dire l'inattention à la chose acquise, suivie d'un éveil au moindre rappel ». Et en miroir : « bi-khilāf al-nisyān : fa-huwa zawālu al-maʿlūmi baʿda taḥṣīlihi » — « contrairement au nisyān : c'est la disparition du connu après son acquisition ».
« Trois personnes mangent en plein jour pendant Ramaḍān. La première ne sait pas que c'est Ramaḍān (elle vient d'arriver d'un pays où on ne suit pas le calendrier hégirien). La seconde sait que c'est Ramaḍān et jeûne, mais en passant devant une fontaine, distraite, elle boit machinalement. La troisième jeûne depuis trente ans, mais ce matin elle a complètement oublié l'obligation. Classez chaque cas (jahl basīṭ / jahl murakkab / sahw / nisyān) et indiquez le statut juridique selon la grille de la masʾala. »