بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte N°39

المُحَرَّمُ المُخَيَّرُ

L'interdit optionnel · Le miroir négatif du wājib mukhayyar · Symétrie logique contre la Muʿtazila

Cette masʾala est le pendant négatif de la précédente. Si l'obligatoire peut être un parmi plusieurs sans détermination (wājib mukhayyar), l'interdit le peut-il aussi ? Al-Subkī répond : oui, yajūz taḥrīm wāḥid lā bi-ʿaynihi — il est concevable qu'il y ait interdiction d'un parmi plusieurs sans détermination, à l'opposé des muʿtazilites qui le nient. Il y aurait alors interdiction globale, sans qu'elle soit attachée à un acte précis avant l'agir : si le mukallaf en accomplit un, l'interdiction s'attache à celui-ci. Le concept est utile en théorie pour les vœux conditionnels disjonctifs, et il complète la symétrie logique entre wājib et muḥarram. Une note linguistique vient nuancer la chose : qīla lam tarid bihi al-lugha — peut-être l'arabe ne l'emploie-t-il pas, mais cela ne le rend pas impossible.

وَيَجُوزُ تَحْرِيمُ وَاحِدٍ لَا بِعَيْنِهِ، خِلَافًا لِلْمُعْتَزِلَةِ، وَهِيَ كَالمُخَيَّرِ، وَقِيلَ لَمْ تَرِدْ بِهِ اللُّغَةُ.

« Il est permis (logiquement et théologiquement) qu'il y ait interdiction d'un parmi plusieurs sans détermination, à l'opposé des muʿtazilites. Cela fonctionne comme l'obligatoire optionnel (mukhayyar). On a dit aussi : la langue (arabe) ne l'a pas employé. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 39 (المحرَّم المخيَّر)

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Symétrie de l'interdit et de l'obligatoire

La force de cette masʾala est de compléter une symétrie logique. Le matn 38 a posé que l'amr peut porter sur un parmi plusieurs sans détermination (le wājib mukhayyar, type kaffārat al-yamīn). Al-Subkī fait miroir : le nahy peut faire la même chose. À toute structure du wājib doit correspondre une structure du muḥarram, sans quoi l'édifice perd sa cohérence. Les muʿtazilites refusent les deux par le même principe — l'obligation et l'interdiction supposent un objet précis. Mais alors ils ne peuvent plus expliquer la kaffārat al-ẓihār qui institue, par révélation, un choix entre trois actes (Q. 58:3-4). La position sunnite préserve la liberté du Législateur d'instituer des qualifications globales que la raison n'aurait pas devinées.

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Vocabulaire essentiel

المُحَرَّمal-muḥarram
L'interdit, l'acte dont l'accomplissement entraîne le blâme et le châtiment. Pendant négatif du wājib.
المُخَيَّرal-mukhayyar
L'optionnel, le « laissé au choix » : l'objet de la qualification est l'un parmi plusieurs, au choix du mukallaf.
لَا بِعَيْنِهِlā bi-ʿaynihi
« Sans détermination » : la qualification ne s'attache pas à un acte précis avant l'agir.
كَفَّارَة الظِّهَارkaffārat al-ẓihār
Expiation de la formule de répudiation par comparaison à la mère (Q. 58:3-4) : choix entre trois actes (affranchir, jeûner, nourrir).
اللُّغَةal-lugha
La langue (arabe) : objection selon laquelle l'arabe n'aurait pas employé une telle formulation. Réponse : inhabituel ne veut pas dire impossible.
المُعْتَزِلَةal-Muʿtazila
École rationaliste : pour eux, l'interdiction suppose un objet précis ; nier cet objet, c'est nier l'interdiction.
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Le concept — interdit d'un parmi plusieurs

Taḥrīm wāḥid lā bi-ʿaynihi · poser l'idée
Imaginons : « il est interdit qu'au moins l'un de ces trois actes soit accompli ». Une interdiction globale, non attachée à un acte précis avant l'agir.
ConceptDéfinition

Définition

Le muḥarram mukhayyar, c'est le cas où le shar' (ou un engagement humain) interdit qu'un parmi plusieurs actes soit accompli, sans préciser lequel est interdit. L'interdiction porte sur l'un, sans détermination.

  • Avant l'agir : l'interdiction est globale, suspendue, non attachée à un acte précis.
  • Au moment de l'agir : dès que le mukallaf accomplit l'un des actes, l'interdiction s'attache à celui-là.
  • Conséquence pratique : on doit délaisser au moins un parmi les actes visés ; on ne peut pas tous les accomplir.

Le miroir précis du wājib mukhayyar

  • Wājib mukhayyar : au moins un parmi plusieurs doit être accompli.
  • Muḥarram mukhayyar : au moins un parmi plusieurs doit être délaissé.
  • Autrement dit : on doit accomplir tous sauf un au plus, ou alternativement, on ne peut faire au mieux que tous sauf un.
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Position sunnite — concevable, miroir du wājib mukhayyar

Yajūz · al-Subkī : oui, c'est possible
Yajūz (il est permis logiquement) qu'il y ait un taḥrīm wāḥid lā bi-ʿaynihi. Le fonctionnement est miroir du wājib mukhayyar — accepter l'un, c'est accepter l'autre.
PositionSunnites

L'argument central

Al-Subkī écrit : « wa-yajūz taḥrīm wāḥid lā bi-ʿaynihi… wa-hiya ka-l-mukhayyar ». Trois affirmations en peu de mots :

  • Yajūz : c'est logiquement et théologiquement concevable. Pas une absurdité.
  • Taḥrīm wāḥid lā bi-ʿaynihi : l'interdiction peut porter sur un objet non déterminé.
  • Wa-hiya ka-l-mukhayyar : la structure est identique à celle du wājib mukhayyar.

Pourquoi ce parallélisme

Si l'on accepte que l'amr jāzim (commandement contraignant) puisse porter sur l'un parmi plusieurs sans détermination — c'est-à-dire le wājib mukhayyar de la masʾala 38 — alors par parité de raisonnement, le nahy jāzim (interdiction contraignante) peut faire de même. La logique du commandement et celle de l'interdiction sont symétriques : tout ce qui se conçoit pour l'une se conçoit pour l'autre, sauf preuve contraire.

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Position muʿtazilite — non, et sa réfutation

Khilāfan li-l-Muʿtazila · l'objet précis
Pour les muʿtazilites, l'interdiction comme l'obligation supposent un objet précis. Si chaque acte pris séparément n'est pas interdit, leur ensemble ne l'est pas non plus.
DivergenceMuʿtazila

L'argument muʿtazilite

Les muʿtazilites nient le muḥarram mukhayyar. Pour eux, l'interdiction est l'attachement du blâme et du châtiment à un acte ; or un acte non déterminé ne peut pas recevoir ce ḥukm. Logique sous-jacente :

  • Si trois actes sont permis individuellement (chacun pris séparément n'est pas interdit), alors leur ensemble n'est pas interdit non plus.
  • L'interdiction « globale » serait sans sujet ; or il n'y a pas d'interdiction sans sujet.
  • Donc : la formulation « l'un de ces trois est interdit » est, soit vide, soit elle se réduit à une interdiction de l'un d'eux déjà déterminé (mais alors caché au mukallaf).

Réfutation sunnite

L'argument muʿtazilite suppose que la qualification globale serait une somme des qualifications individuelles. Mais c'est précisément ce que le sunnisme conteste :

  • Le shar' peut très bien instituer une qualification globale qui ne se laisse pas réduire à la somme des individus.
  • Ce que la raison appelle « somme » est une construction logique, non une nécessité métaphysique.
  • Le mukallaf est tenu d'en délaisser au moins un — voilà l'objet de l'interdiction. C'est un objet bien défini, simplement non singulier.
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Le débat linguistique — la langue arabe ne l'emploie pas ?

Qīla lam tarid bihi al-lugha · une nuance
Une voix concède le concept mais nie son usage en arabe : l'arabe n'aurait pas formulé d'interdiction de cette forme. Réponse : inhabituel ne veut pas dire impossible.
LinguistiqueLugha

L'objection

Al-Subkī rapporte un troisième avis : « qīla lam tarid bihi al-lugha » — on a dit que la langue arabe ne contient pas d'attestations d'une telle formulation. C'est une objection linguistique, non logique : ceux qui la portent ne nient pas que le concept soit cohérent ; ils nient qu'il ait jamais été employé par les Arabes.

Distinguer trois niveaux

  • Niveau logique : le concept est-il cohérent ? — Oui, par parité avec le wājib mukhayyar.
  • Niveau théologique : Allah peut-il instituer une telle qualification ? — Oui, en vertu de Sa liberté législative.
  • Niveau linguistique : les Arabes l'ont-ils réellement formulé ainsi ? — Question empirique, et réponse possiblement négative.

Réponse

Même si l'arabe n'a pas d'attestations courantes d'un muḥarram mukhayyar, cela ne rend pas le concept impossible — juste inhabituel. La logique ne l'interdit pas, et le shar' peut l'introduire en tant que structure juridique indépendamment des habitudes lexicales pré-existantes. L'absence d'usage n'équivaut pas à une impossibilité de principe.

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Symétrie logique avec la masʾala 38

Cas-test : la kaffāra et les vœux disjonctifs
À toute structure du wājib correspond une structure du muḥarram. Le miroir de la kaffārat al-ẓihār et l'application aux vœux conditionnels disjonctifs.
SymétrieApplication

Cas-test : la kaffārat al-ẓihār

Le Coran institue, en Q. 58:3-4, l'expiation de la formule de répudiation par comparaison à la mère : le mukallaf doit accomplir l'un parmi trois actes — affranchir un esclave, jeûner deux mois consécutifs, ou nourrir soixante pauvres. C'est le wājib mukhayyar exemplaire.

  • Côté positif (wājib) : on doit accomplir au moins un parmi les trois.
  • Côté négatif (muḥarram, miroir) : on peut concevoir un cas où on doit éviter au moins un parmi trois actes — en pratiquant les autres au plus.

Application théorique : les vœux disjonctifs

Le concept trouve son emploi pratique dans les vœux conditionnels disjonctifs (par nadhr ou yamīn) :

  • « Je jure de m'abstenir de l'une des trois choses suivantes : viande, lait, dattes » — l'obligation tombe sur le délaissement d'un des trois, sans précision préalable.
  • Le mukallaf peut consommer deux des trois sans manquer à son serment ; il transgresse seulement s'il les consomme toutes les trois.
  • Le moment où il s'abstient effectivement de l'une, l'interdiction « s'attache » à celle-là pour la durée du serment.

Pourquoi cette masʾala est importante

Elle complète la symétrie logique de l'édifice. À toute structure du wājib correspond une structure du muḥarram. Si on accepte le wājib mukhayyar (38), il faut accepter (par parallélisme) le muḥarram mukhayyar (39). La position muʿtazilite, qui rejette l'un, doit être cohérente et rejeter aussi l'autre — mais alors elle perd la possibilité d'expliquer la kaffāra. La masʾala 39 verrouille la 38.

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Texte du matn — المحرّم المخيّر

Source primaire + sharḥ Badr al-Ṭāliʿ
Une seule phrase qui concentre la position sunnite, l'opposition muʿtazilite et la nuance linguistique.
MatnSubkī

Texte du matn

وَيَجُوزُ تَحْرِيمُ وَاحِدٍ لَا بِعَيْنِهِ، خِلَافًا لِلْمُعْتَزِلَةِ، وَهِيَ كَالمُخَيَّرِ، وَقِيلَ لَمْ تَرِدْ بِهِ اللُّغَةُ.

Détail du sharḥ — Badr al-Ṭāliʿ

Le sharḥ commente : « wa-yajūz » — il est logiquement et théologiquement concevable ; « taḥrīm wāḥid » — l'interdiction d'un acte ; « lā bi-ʿaynihi » — sans qu'on précise lequel ; « khilāfan li-l-Muʿtazila » — à l'opposé des muʿtazilites qui le tiennent pour impossible parce qu'ils exigent que toute interdiction soit attachée à un objet précis.

Puis il enchaîne : « wa-hiya ka-l-mukhayyar » — et cela fonctionne comme l'obligatoire optionnel évoqué dans la masʾala précédente. Al-Subkī signale par là que le muḥarram mukhayyar est le strict miroir du wājib mukhayyar : même structure, signe inversé. Accepter l'un, c'est accepter l'autre ; rejeter l'un, c'est rejeter l'autre.

Enfin : « wa-qīla lam tarid bihi al-lugha »on a dit aussi que la langue (arabe) ne l'a pas employé. Position intermédiaire : on ne nie pas la cohérence du concept, on conteste seulement son attestation dans l'usage arabe. Le sharḥ note que cette objection, même fondée, ne disqualifie pas le concept — l'absence d'usage n'est pas une impossibilité.

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À retenir

5 principes essentiels
La carte mentale du muḥarram mukhayyar.
  • Le muḥarram mukhayyar = interdiction qui porte sur au moins un parmi plusieurs actes, sans détermination préalable
  • Yajūz : il est concevable logiquement et théologiquement, par parité avec le wājib mukhayyar (matn 38)
  • Les muʿtazilites le nient en exigeant que toute interdiction porte sur un objet précis — réfutation : le shar' peut instituer une qualification globale
  • L'objection « lam tarid bihi al-lugha » est linguistique, non logique : l'absence d'usage en arabe ne rend pas le concept impossible
  • Application théorique : vœux conditionnels disjonctifs (« je jure de m'abstenir de l'une de ces trois choses »), miroir de la kaffārat al-ẓihār
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Articuler la symétrie wājib / muḥarram et la position muʿtazilite.

Question

« Un muʿtazilite vous dit : "Si chacun de ces trois actes pris isolément n'est pas interdit, comment leur ensemble pourrait-il l'être ? Une interdiction sans objet précis est sans sujet." Comment al-Subkī répond-il, et pourquoi le rejet du muḥarram mukhayyar oblige-t-il, par cohérence, à rejeter aussi le wājib mukhayyar de la masʾala 38 ? »

🧠 Grille mnémotechnique — l'interdit optionnel

1
CONCEPT
Taḥrīm wāḥid
lā bi-ʿaynihi
Sans détermination
2
SUNNITES
Yajūz · concevable
ka-l-mukhayyar
Miroir du wājib
3
MUʿTAZILA
Refus
objet précis exigé
Divergence
4
LUGHA
Lam tarid
inhabituel ≠ impossible
Nuance linguistique