L'obligation individuelle et l'obligation collective · Visée du résultat, non du sujet · Le débat sur la prééminence
Cette masʾala introduit l'une des distinctions structurantes du fiqh : tout ce qui est obligatoire ne pèse pas de la même manière sur la communauté. Certaines obligations s'adressent à chaque mukallaf individuellement (farḍ ʿayn : prière, jeûne, zakāt) ; d'autres visent l'accomplissement de la chose par la communauté, sans se soucier en premier lieu de qui s'en charge (farḍ kifāya : prière funéraire, jihād, ʿilm). Al-Subkī livre une définition d'une grande précision technique — « on vise l'accomplissement, sans regard par essence à celui qui l'accomplit » — puis ouvre un débat fameux : le kifāya serait-il, en réalité, plus excellent que le ʿayn ? Trois grands imams le soutiennent ; al-Subkī, lui, suit l'opinion majoritaire.
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« Mas'ala : Le farḍ kifāya (obligation collective) est quelque chose d'important dont on vise l'accomplissement sans regarder par essence qui l'accomplit. L'Ustādh (Abū Isḥāq al-Isfarāyīnī), l'Imām al-Ḥaramayn (al-Juwaynī) et son père (Abū Muḥammad al-Juwaynī) ont prétendu qu'il est plus excellent que le farḍ ʿayn. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-aḥkām, masʾala 40 (فرض الكفاية)
Le farḍ kifāya est une intuition profonde de la Loi : il existe des biens dont la communauté ne peut se passer (soigner les malades, juger les litiges, défendre les frontières, enseigner le savoir, enterrer les morts), mais qui n'ont pas besoin que chaque individu s'en charge. Il suffit qu'un nombre suffisant le fasse pour que l'obligation tombe sur tous. À l'inverse, si personne ne s'en occupe, tous sont en péché. C'est une éthique du collectif responsable : nul ne peut se cacher derrière un autre, et personne n'a à tout porter seul. Al-Subkī condense cette idée en une formule technique d'une élégance rare : la Loi vise l'accomplissement, non le sujet qui accomplit.
La formule d'al-Subkī est d'une grande compacité technique. Elle articule trois éléments :
Cette définition renverse la perspective habituelle. Pour le farḍ ʿayn, la Loi regarde chaque mukallaf et lui dit : « Toi, tu dois ». Pour le farḍ kifāya, la Loi regarde l'acte et dit : « Que cela soit fait ». Le qui est secondaire.
Le farḍ ʿayn regarde chaque mukallaf comme tel. La Loi dit : « Toi, accomplis ceci. » L'accomplissement par autrui ne libère pas. Quelques exemples :
La Loi vise l'accomplissement par la communauté : un nombre suffisant fait tomber l'obligation sur tous.
Cette position est celle de la majorité des shāfiʿites, des ḥanbalites et de plusieurs autres. Al-Subkī l'embrasse implicitement par le verbe « zaʿamahu » (ils ont prétendu) — verbe qui en arabe technique implique souvent une réserve critique du locuteur sur l'opinion rapportée.
Pourquoi le ʿayn serait plus excellent ?
Trois sommités l'ont soutenue, ce qui rend cette opinion sérieuse :
Celui qui accomplit un farḍ kifāya ne se sauve pas seulement lui-même : il libère toute la communauté du péché collectif. Une seule personne, par son acte, empêche la chute morale de l'umma entière. Le sharḥ formule : « qiyāmu al-baʿḍ bihi yakfī fī khurūj jamīʿ al-mukallafīn ʿan al-ithm » — l'accomplissement par certains suffit à faire sortir tous les mukallafīn du péché.
À l'inverse, le farḍ ʿayn ne libère que celui qui l'accomplit. Il a une portée individuelle.
Celui qui accomplit le kifāya réalise son obligation propre plus celle des autres. C'est, en quelque sorte, comme accomplir cent obligations en une : son acte unique compte pour l'ensemble des mukallafīn de la région ou du moment.
Le farḍ kifāya requiert souvent compétence, courage, ou sacrifice que tous ne peuvent pas mobiliser :
Le farḍ ʿayn est, à l'inverse, plus accessible : prier, jeûner, payer la zakāt sont des actes que chaque mukallaf peut accomplir.
L'expression est précise : on vise son accomplissement (ḥuṣūluhu — pronom revenant à al-farḍ, l'obligation elle-même). Le shar' veut que la chose soit faite, qu'elle ait lieu dans le monde. Il ne désigne pas a priori un destinataire individuel.
C'est ce qui distingue radicalement le kifāya du ʿayn :
Le mot-clé est bi-l-dhāt (« par essence »). Il marque la visée première, par opposition à bi-l-tabaʿ (« par conséquent », « secondairement »). Le sharḥ explique :
Cette précision ouvre les masāʾil suivantes :
Le sharḥ commente d'abord « min ghayr naẓar bi-l-dhāt ilá fāʿilihi » en disant : « ay yuqṣad ḥuṣūluhu fī al-jumla, fa-lā yunẓar ilā al-fāʿil illā bi-l-tabaʿ » — c'est-à-dire on vise son accomplissement en gros, et le sujet n'est regardé qu'au second plan — « ḍarūratan annahu lā fiʿl bidūn fāʿil » — par nécessité, puisqu'il n'y a pas d'acte sans sujet.
Puis il commente le mot muhimm : « wa-lam yuʿabbir ʿan al-ḥuṣūl bi-l-jazm iḥtirāzan ʿan al-sunna » — l'auteur n'a pas dit « jazm » (ferme exigence) pour distinguer du sunna ; et il a dit muhimm au lieu de simplement fiʿl pour distinguer du farḍ ʿayn, car celui-ci aussi est visé en accomplissement, mais avec regard direct au sujet.
Enfin, le sharḥ aborde « wa-zaʿamahu » : « ay farḍ al-kifāya, al-Ustādh Abū Isḥāq al-Isfarāyīnī wa-Imām al-Ḥaramayn wa-abūhu al-shaykh Abū Muḥammad anna farḍ al-kifāya afḍal min farḍ al-ʿayn » — leurs trois noms sont nommés, et le sharḥ rappelle leur argument : « li-annahu yaḥṣul bi-qiyām al-baʿḍ bihi al-kāfī fī al-khurūj ʿan al-ithm jamīʿ al-mukallafīn » — parce qu'avec l'accomplissement par certains qui suffisent, tous les mukallafīn sortent du péché — « wa-farḍ al-ʿayn innamā yuṣān bi-l-qiyām bihi ʿan al-ithm al-qāʾim bihi faqaṭ » — alors que le farḍ ʿayn ne préserve que celui qui l'accomplit du péché qui pèse sur lui seul.
« Un musulman passe à côté d'un cadavre dans la rue ; aucun autre musulman ne semble vouloir s'occuper de la prière funéraire. Que doit-il faire ? Et si dix autres musulmans sont déjà sur les lieux, prêts à prier, est-il toujours obligé d'y participer ? Justifiez en mobilisant la définition d'al-Subkī. »