بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte N°40

فَرْضُ العَيْنِ وَفَرْضُ الكِفَايَةِ

L'obligation individuelle et l'obligation collective · Visée du résultat, non du sujet · Le débat sur la prééminence

Cette masʾala introduit l'une des distinctions structurantes du fiqh : tout ce qui est obligatoire ne pèse pas de la même manière sur la communauté. Certaines obligations s'adressent à chaque mukallaf individuellement (farḍ ʿayn : prière, jeûne, zakāt) ; d'autres visent l'accomplissement de la chose par la communauté, sans se soucier en premier lieu de qui s'en charge (farḍ kifāya : prière funéraire, jihād, ʿilm). Al-Subkī livre une définition d'une grande précision technique — « on vise l'accomplissement, sans regard par essence à celui qui l'accomplit » — puis ouvre un débat fameux : le kifāya serait-il, en réalité, plus excellent que le ʿayn ? Trois grands imams le soutiennent ; al-Subkī, lui, suit l'opinion majoritaire.

مَسْأَلَةٌ: فَرْضُ الكِفَايَةِ مُهِمٌّ، يُقْصَدُ حُصُولُهُ مِنْ غَيْرِ نَظَرٍ بِالذَّاتِ إِلَى فَاعِلِهِ، وَزَعَمَهُ الأُسْتَاذُ وَإِمَامُ الحَرَمَيْنِ وَأَبُوهُ أَفْضَلَ مِنَ العَيْنِ.

« Mas'ala : Le farḍ kifāya (obligation collective) est quelque chose d'important dont on vise l'accomplissement sans regarder par essence qui l'accomplit. L'Ustādh (Abū Isḥāq al-Isfarāyīnī), l'Imām al-Ḥaramayn (al-Juwaynī) et son père (Abū Muḥammad al-Juwaynī) ont prétendu qu'il est plus excellent que le farḍ ʿayn. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-aḥkām, masʾala 40 (فرض الكفاية)

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Une obligation qui pèse sur la communauté

Le farḍ kifāya est une intuition profonde de la Loi : il existe des biens dont la communauté ne peut se passer (soigner les malades, juger les litiges, défendre les frontières, enseigner le savoir, enterrer les morts), mais qui n'ont pas besoin que chaque individu s'en charge. Il suffit qu'un nombre suffisant le fasse pour que l'obligation tombe sur tous. À l'inverse, si personne ne s'en occupe, tous sont en péché. C'est une éthique du collectif responsable : nul ne peut se cacher derrière un autre, et personne n'a à tout porter seul. Al-Subkī condense cette idée en une formule technique d'une élégance rare : la Loi vise l'accomplissement, non le sujet qui accomplit.

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Vocabulaire essentiel

فَرْضُ العَيْنِfarḍ ʿayn
Obligation individuelle : pèse sur chaque mukallaf, l'accomplissement par autrui ne libère pas (prière, jeûne, zakāt).
فَرْضُ الكِفَايَةِfarḍ kifāya
Obligation collective : la Loi vise son accomplissement par la communauté ; un nombre suffisant libère tous les autres.
مُهِمٌّmuhimm
« Important » — terme choisi par al-Subkī pour signaler que le farḍ kifāya porte sur des affaires capitales pour la communauté.
حُصُولḥuṣūl
L'accomplissement, le « fait que la chose ait lieu » : c'est ce que la Loi vise par essence.
فَاعِلfāʿil
Le sujet qui accomplit ; il n'est pris en compte qu'au second plan (par conséquent), non par essence.
بِالذَّاتِbi-l-dhāt
« Par essence » : adverbe technique qui indique la visée première ; opposé à bi-l-tabaʿ (par conséquent).
الأُسْتَاذal-Isfarāyīnī
Abū Isḥāq al-Isfarāyīnī (m. 418/1027) — grand uṣūlī shāfiʿite ashʿarite, surnommé « al-Ustādh ».
إِمَامُ الحَرَمَيْنِal-Juwaynī
ʿAbd al-Malik al-Juwaynī (m. 478/1085), maître d'al-Ghazālī, et son père Abū Muḥammad al-Juwaynī (m. 438/1047) — tous trois soutiennent la prééminence du farḍ kifāya.
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Définition du farḍ kifāya — la visée du résultat

Muhimm yuqṣad ḥuṣūluhu · le cœur de la définition
Al-Subkī définit le farḍ kifāya en deux temps : c'est quelque chose d'important dont on vise l'accomplissement, sans considérer par essence qui s'en charge.
DéfinitionVisée

Trois éléments de la définition

La formule d'al-Subkī est d'une grande compacité technique. Elle articule trois éléments :

  • Muhimm (« important ») — exclut les actes secondaires : on ne parle pas d'une simple sunna ; il s'agit d'un farḍ, d'une obligation. Le mot muhimm souligne aussi que ces obligations engagent un intérêt vital de la communauté.
  • Yuqṣad ḥuṣūluhu (« on vise son accomplissement ») — l'objet de la visée légale est la chose elle-même, son fait d'avoir lieu, non la personne qui le réalise.
  • Min ghayr naẓar bi-l-dhāt ilá fāʿilihi (« sans regard par essence à celui qui l'accomplit ») — le sujet n'est pas complètement hors-champ, mais il n'est pas la cible première. Il est nécessaire seulement par conséquent (bi-l-tabaʿ), puisqu'il faut bien quelqu'un pour accomplir.

L'enjeu de la formule

Cette définition renverse la perspective habituelle. Pour le farḍ ʿayn, la Loi regarde chaque mukallaf et lui dit : « Toi, tu dois ». Pour le farḍ kifāya, la Loi regarde l'acte et dit : « Que cela soit fait ». Le qui est secondaire.

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Distinction avec le farḍ ʿayn et exemples

Deux régimes d'obligation
Le farḍ ʿayn ne peut être délégué : chaque musulman doit prier, jeûner, payer la zakāt. Le farḍ kifāya, lui, se distribue : un seul peut suffire à libérer tous.
DistinctionExemples

Le farḍ ʿayn — l'obligation personnelle

Le farḍ ʿayn regarde chaque mukallaf comme tel. La Loi dit : « Toi, accomplis ceci. » L'accomplissement par autrui ne libère pas. Quelques exemples :

  • Al-ṣalawāt al-khams — les cinq prières quotidiennes : nul ne prie à ma place.
  • Ṣawm Ramaḍān — le jeûne du mois sacré.
  • Al-zakāt — sur les biens de chaque possesseur du nisab.
  • Al-ḥajj — une fois dans la vie, pour celui qui en a la capacité.
  • Birr al-wālidayn — la piété envers les parents, qui ne se délègue pas.

Le farḍ kifāya — exemples classiques

La Loi vise l'accomplissement par la communauté : un nombre suffisant fait tomber l'obligation sur tous.

  • Ṣalāt al-janāza — la prière funéraire : quelques musulmans suffisent.
  • Al-jihād — selon les conditions (offensif ou défensif ; il peut devenir ʿayn en cas d'invasion).
  • Taḥṣīl al-ʿulūm al-kifāʾiyya — apprendre les sciences nécessaires à la communauté : médecine, fiqh, qaḍāʾ, jusqu'à un degré collectif suffisant.
  • Radd al-salām en groupe — un seul du groupe répond, l'obligation tombe pour les autres.
  • Inqādh al-gharqā wa-mawtá al-radm — sauver les noyés, dégager les morts sous décombres.
  • Al-amr bi-l-maʿrūf wa-l-nahy ʿan al-munkar, dans les cas où une personne suffit à faire cesser le mal.
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Le débat sur la prééminence — majorité contre trois imams

Quel farḍ est plus excellent ?
L'opinion majoritaire (et celle d'al-Subkī par défaut) : le farḍ ʿayn est plus excellent. Mais trois grands imams — al-Isfarāyīnī, al-Juwaynī et son père — ont soutenu le contraire.
DivergenceHiérarchie

Position majoritaire — le farḍ ʿayn est plus excellent

Cette position est celle de la majorité des shāfiʿites, des ḥanbalites et de plusieurs autres. Al-Subkī l'embrasse implicitement par le verbe « zaʿamahu » (ils ont prétendu) — verbe qui en arabe technique implique souvent une réserve critique du locuteur sur l'opinion rapportée.

Pourquoi le ʿayn serait plus excellent ?

  • Il est spécifiquement exigé de chaque individu : la Loi vise directement le sujet.
  • Son accomplissement engage la responsabilité directe du croyant ; aucun écran communautaire ne le sépare de son obligation.
  • Il manifeste une relation personnelle entre l'individu et son Seigneur (cas de la prière, du jeûne).

Position minoritaire — le farḍ kifāya est plus excellent

Trois sommités l'ont soutenue, ce qui rend cette opinion sérieuse :

  • Abū Isḥāq al-Isfarāyīnī (m. 418/1027) — surnommé al-Ustādh, grand uṣūlī shāfiʿite ashʿarite, autorité incontestée de son temps.
  • Abū al-Maʿālī al-Juwaynī (m. 478/1085) — Imām al-Ḥaramayn, maître d'al-Ghazālī, auteur du Burhān.
  • Abū Muḥammad al-Juwaynī (m. 438/1047) — son père, lui-même grand juriste shāfiʿite.
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Les arguments en faveur du farḍ kifāya

Trois raisons rapportées par les défenseurs
Bénéfice communautaire, pluralité d'obligations levées, exigences plus fortes : trois arguments convergent pour soutenir la prééminence du kifāya.
ArgumentsTrois raisons

Argument 1 — le bénéfice communautaire

Celui qui accomplit un farḍ kifāya ne se sauve pas seulement lui-même : il libère toute la communauté du péché collectif. Une seule personne, par son acte, empêche la chute morale de l'umma entière. Le sharḥ formule : « qiyāmu al-baʿḍ bihi yakfī fī khurūj jamīʿ al-mukallafīn ʿan al-ithm » — l'accomplissement par certains suffit à faire sortir tous les mukallafīn du péché.

À l'inverse, le farḍ ʿayn ne libère que celui qui l'accomplit. Il a une portée individuelle.

Argument 2 — la pluralité d'obligations levées

Celui qui accomplit le kifāya réalise son obligation propre plus celle des autres. C'est, en quelque sorte, comme accomplir cent obligations en une : son acte unique compte pour l'ensemble des mukallafīn de la région ou du moment.

Argument 3 — des conditions plus exigeantes

Le farḍ kifāya requiert souvent compétence, courage, ou sacrifice que tous ne peuvent pas mobiliser :

  • Al-jihād demande courage, force physique, parfois la vie même.
  • Al-qaḍāʾ demande des années d'études et un caractère intègre.
  • Al-fatwá demande maîtrise du fiqh et de l'uṣūl.
  • Al-ṭibb (médecine) demande savoir technique et expérience.

Le farḍ ʿayn est, à l'inverse, plus accessible : prier, jeûner, payer la zakāt sont des actes que chaque mukallaf peut accomplir.

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Subtilités : « yuqṣad ḥuṣūluhu » et « min ghayr naẓar bi-l-dhāt »

Deux expressions techniques d'al-Subkī
Al-Subkī ne dit pas que la Loi se désintéresse du sujet ; il dit que ce n'est pas sa visée première. Cette nuance change tout dans les sous-questions ultérieures.
PrécisionBi-l-dhāt

« Yuqṣad ḥuṣūluhu » — la chose, non le sujet

L'expression est précise : on vise son accomplissement (ḥuṣūluhu — pronom revenant à al-farḍ, l'obligation elle-même). Le shar' veut que la chose soit faite, qu'elle ait lieu dans le monde. Il ne désigne pas a priori un destinataire individuel.

C'est ce qui distingue radicalement le kifāya du ʿayn :

  • Farḍ ʿayn : la visée est « que chaque mukallaf accomplisse ».
  • Farḍ kifāya : la visée est « que la chose ait lieu ».

« Min ghayr naẓar bi-l-dhāt ilá fāʿilihi »

Le mot-clé est bi-l-dhāt (« par essence »). Il marque la visée première, par opposition à bi-l-tabaʿ (« par conséquent », « secondairement »). Le sharḥ explique :

  • Par essence (bi-l-dhāt) : la Loi ne vise pas le sujet — elle vise l'acte.
  • Par conséquent (bi-l-tabaʿ) : la Loi tient bien compte du sujet, mais comme condition de possibilité, puisque « il n'y a pas d'acte sans sujet qui l'accomplisse » (lā fiʿl bidūn fāʿil).

Pourquoi cette nuance importe

Cette précision ouvre les masāʾil suivantes :

  • Masʾala 41 : à qui s'adresse le farḍ kifāya — à tous les mukallafīn (ḥanafites, mālikites, shāfiʿites, ḥanbalites majoritairement) ou seulement à certains d'entre eux (al-Bayḍāwī, al-Subkī, et le Maître al-Shāfiʿī selon une lecture) ?
  • Masʾala 42 : se précise-t-il en farḍ ʿayn par le commencement de l'acte (al-shurūʿ) ?
  • Masʾala 43 : existe-t-il aussi une sunnat al-kifāya (recommandé collectif) ?
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Texte du matn — فرض الكفاية

Source primaire + sharḥ Badr al-Ṭāliʿ
La phrase dense d'al-Subkī, lue au plus près de son commentaire.
MatnSubkī

Texte du matn

مَسْأَلَةٌ: فَرْضُ الكِفَايَةِ مُهِمٌّ، يُقْصَدُ حُصُولُهُ مِنْ غَيْرِ نَظَرٍ بِالذَّاتِ إِلَى فَاعِلِهِ، وَزَعَمَهُ الأُسْتَاذُ وَإِمَامُ الحَرَمَيْنِ وَأَبُوهُ أَفْضَلَ مِنَ العَيْنِ.

Détail du sharḥ — Badr al-Ṭāliʿ

Le sharḥ commente d'abord « min ghayr naẓar bi-l-dhāt ilá fāʿilihi » en disant : « ay yuqṣad ḥuṣūluhu fī al-jumla, fa-lā yunẓar ilā al-fāʿil illā bi-l-tabaʿ » — c'est-à-dire on vise son accomplissement en gros, et le sujet n'est regardé qu'au second plan« ḍarūratan annahu lā fiʿl bidūn fāʿil » — par nécessité, puisqu'il n'y a pas d'acte sans sujet.

Puis il commente le mot muhimm : « wa-lam yuʿabbir ʿan al-ḥuṣūl bi-l-jazm iḥtirāzan ʿan al-sunna » — l'auteur n'a pas dit « jazm » (ferme exigence) pour distinguer du sunna ; et il a dit muhimm au lieu de simplement fiʿl pour distinguer du farḍ ʿayn, car celui-ci aussi est visé en accomplissement, mais avec regard direct au sujet.

Enfin, le sharḥ aborde « wa-zaʿamahu » : « ay farḍ al-kifāya, al-Ustādh Abū Isḥāq al-Isfarāyīnī wa-Imām al-Ḥaramayn wa-abūhu al-shaykh Abū Muḥammad anna farḍ al-kifāya afḍal min farḍ al-ʿayn » — leurs trois noms sont nommés, et le sharḥ rappelle leur argument : « li-annahu yaḥṣul bi-qiyām al-baʿḍ bihi al-kāfī fī al-khurūj ʿan al-ithm jamīʿ al-mukallafīn » — parce qu'avec l'accomplissement par certains qui suffisent, tous les mukallafīn sortent du péché — « wa-farḍ al-ʿayn innamā yuṣān bi-l-qiyām bihi ʿan al-ithm al-qāʾim bihi faqaṭ » — alors que le farḍ ʿayn ne préserve que celui qui l'accomplit du péché qui pèse sur lui seul.

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À retenir

5 principes essentiels
La carte mentale du farḍ kifāya.
  • Le farḍ kifāya est défini par la visée du résultat, non du sujet : yuqṣad ḥuṣūluhu, lā fāʿiluhu
  • L'expression bi-l-dhāt est centrale : le sujet n'est pris en compte qu'au second plan (bi-l-tabaʿ), comme condition d'existence de l'acte
  • Si certains accomplissent → l'obligation tombe pour tous ; si personne n'accomplit → tous sont en péché
  • Exemples classiques : ṣalāt al-janāza, jihād, ʿulūm, radd al-salām, inqādh al-gharqā, al-amr bi-l-maʿrūf
  • Le débat sur la prééminence : majorité → ʿayn plus excellent ; al-Isfarāyīnī, al-Juwaynī et son père → kifāya plus excellent (par bénéfice communautaire, pluralité d'obligations levées, exigences plus fortes)
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Distinguer la portée des deux types d'obligation.

Question

« Un musulman passe à côté d'un cadavre dans la rue ; aucun autre musulman ne semble vouloir s'occuper de la prière funéraire. Que doit-il faire ? Et si dix autres musulmans sont déjà sur les lieux, prêts à prier, est-il toujours obligé d'y participer ? Justifiez en mobilisant la définition d'al-Subkī. »

🧠 Grille mnémotechnique — Farḍ ʿayn / Farḍ kifāya

A
FARḌ ʿAYN
Visée du sujet
Chaque mukallaf
Prière, jeûne, zakāt
K
FARḌ KIFĀYA
Visée du résultat
Quelques-uns suffisent
Janāza, jihād, ʿilm
VISÉE
Yuqṣad ḥuṣūluhu
bi-l-dhāt / bi-l-tabaʿ
Chose, non sujet
?
HIÉRARCHIE
Majorité : ʿayn
3 imams : kifāya
Débat ouvert