بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte N°49

الخَارِجُ مِنَ المَغْصُوبِ

Al-khārij min al-maghṣūb · Sortir du lieu usurpé en se repentant · La dynamique du taklīf en cours d'acte

Suite directe de la masʾala 48 (al-wāḥid dhū al-wajhayn), cette question est l'un des cas les plus discutés du taklīf : un homme a usurpé un terrain ; il y est entré par péché ; il se repent et veut en sortir. Mais sortir suppose encore quelques pas sur le terrain usurpé. Comment qualifier juridiquement ces pas-là ? Sont-ils encore péché, comme le reste de l'occupation ? Ou bien deviennent-ils obligatoires parce qu'ils sont le seul moyen de mettre fin à l'usurpation ? Quatre voix répondent : al-Subkī et la majorité (ātin bi-wājib), Abū Hāshim al-Jubbāʾī (bi-ḥarām), et Imām al-Ḥaramayn avec une position intermédiaire d'une rare subtilité — celle qu'al-Subkī commente d'un seul mot : « huwa daqīq ».

وَالخَارِجُ مِنَ المَغْصُوبِ تَائِبًا آتٍ بِوَاجِبٍ، وَقَالَ أَبُو هَاشِمٍ: بِحَرَامٍ، وَقَالَ إِمَامُ الحَرَمَيْنِ: هُوَ مُرْتَبِكٌ فِي المَعْصِيَةِ، مَعَ انْقِطَاعِ تَكْلِيفِ النَّهْيِ عَنْهُ، وَهُوَ دَقِيقٌ.

« Et celui qui sort du lieu usurpé en se repentant est en train d'accomplir un acte obligatoire. Abū Hāshim a dit : un acte interdit. Imām al-Ḥaramayn (al-Juwaynī) a dit : il est embarrassé dans le péché, avec la cessation de l'interdiction sur cet acte (de sortie). Et c'est subtil. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 49 (الخارج من المغصوب)

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La sortie du péché — quand un acte change de statut en cours de route

Le cas du khārij min al-maghṣūb illustre, mieux que tout autre, l'idée que le taklīf n'est pas statique. L'occupation du terrain usurpé est un péché continu ; mais à l'instant où le mukallaf se repent et entreprend d'en sortir, ses pas changent de signification : matériellement ce sont les mêmes mouvements (avancer dans le terrain usurpé), juridiquement ils sont transfigurés par l'intention de mettre fin au péché. Al-Subkī, fidèle à la masʾala 46 (mā lā yatimmu tark al-muḥarram illā bihi fa-huwa wājib), tranche : ces pas sont obligatoires. Abū Hāshim refuse cette transfiguration et maintient l'interdit — au prix d'un taklīf bi-l-muḥāl. Al-Juwaynī, en équilibriste, sépare la situation (encore péché) du nahy (déjà éteint).

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Vocabulaire essentiel

الخَارِجal-khārij
Celui qui sort, qui quitte un lieu — ici le terrain usurpé. Le participe actif souligne l'acte en cours.
المَغْصُوبal-maghṣūb
Le bien usurpé, occupé sans droit. Désigne ici le terrain pris injustement à autrui.
تَائِبtāʾib
Le repentant : celui qui regrette son acte, le reconnaît comme péché et décide de ne pas y revenir.
آتٍ بِوَاجِبātin bi-wājib
« Accomplissant un acte obligatoire » — qualification choisie par al-Subkī et la majorité.
مُرْتَبِكmurtabik
« Empêtré, embarrassé » : terme d'al-Juwaynī pour désigner un état où l'on vit le péché sans le commettre activement.
انْقِطَاع التَّكْلِيفinqiṭāʿ al-taklīf
« Cessation de la charge » : ici, le nahy (interdiction) cesse de s'appliquer à l'acte de sortie.
التَّكْلِيف بِالمُحَالtaklīf bi-l-muḥāl
« La charge par l'impossible » : exiger d'un mukallaf ce qu'il ne peut accomplir. Rejeté par les sunnites (cf. masʾala 51).
أبو هاشم الجبائيAbū Hāshim al-Jubbāʾī
(m. 321/933) Chef des muʿtazilites de Bassora, fils d'Abū ʿAlī al-Jubbāʾī. Auteur du Jāmiʿ al-Kabīr et du Jāmiʿ al-Ṣaghīr.
إمام الحرمين الجوينيal-Juwaynī, Imām al-Ḥaramayn
(m. 478/1085) Maître d'al-Ghazālī, théologien shāfiʿite, auteur du Burhān. Sa position ici est rapportée comme daqīq.
1

Le problème — sortir d'un péché en cours

Le cadre du cas et sa portée doctrinale
Un homme dans un terrain usurpé décide de se repentir : sortir suppose encore quelques pas dans le lieu interdit. Quel est le statut juridique de ces pas ?
Cas pratiqueDilemme

La situation

Un homme a usurpé un terrain — il y est entré par péché. À l'intérieur, il prend conscience de la gravité de son acte : il se repent, nādiman ʿalā al-dukhūl, ʿāziman ʿalā an lā yaʿūda ilayhi (regrettant l'entrée, déterminé à ne pas y revenir). Il veut donc en sortir.

Mais sortir, matériellement, c'est encore occuper le terrain pendant quelques instants : poser le pied, avancer, franchir la limite. Pendant la durée de la sortie, il est encore dans le bien d'autrui sans permission.

La question

  • Ces pas de sortie sont-ils encore péché (comme le reste de l'occupation) ?
  • Sont-ils au contraire obligatoires parce qu'ils sont le seul moyen de mettre fin à l'usurpation ?
  • Ou bien occupent-ils un statut intermédiaire, irréductible aux deux ?

Pourquoi ce cas est important

Il met en lumière la dynamique du taklīf : les obligations et interdictions ne sont pas figées sur l'acte matériel — elles évoluent avec la situation morale du mukallaf. Quand on cherche à mettre fin à un péché, l'acte qui en faisait partie peut changer de statut.

2

Position majoritaire — il accomplit un acte obligatoire

Al-Subkī et la majorité · application directe de la masʾala 46
La sortie est wājib parce qu'elle est le moyen pour mettre fin au péché. Si l'on ne peut quitter le maghṣūb qu'en faisant ces pas, alors les faire devient une obligation.
ātin bi-wājibMajorité

L'argument structurel

Le sharḥ formule la position avec précision : « hādhā al-khurūj wājib bi-mā atā bihi min al-khurūj ʿalā al-wajh al-madhkūr » — cette sortie est obligatoire en raison du caractère même de l'acte de sortie tel qu'il est accompli. Pourquoi ? Parce qu'elle est l'unique moyen de cesser l'occupation — qui est, elle, indubitablement ḥarām.

L'application de la masʾala 46

Al-Subkī avait déjà posé la règle dans la masʾala 46 : « mā lā yatimmu tark al-muḥarram illā bi-hi fa-huwa wājib » — ce sans quoi l'interdit ne peut être délaissé est obligatoire. Or :

  • L'occupation du terrain usurpé est ḥarām (péché manifeste).
  • Le seul moyen d'y mettre fin est de sortir — donc de poser ces quelques pas.
  • Donc ces pas, qui sont la condition matérielle de la cessation, deviennent wājib.

La transfiguration par l'intention

Matériellement, ces pas restent une « occupation du bien d'autrui ». Mais la tawba (le repentir) qui les anime change leur signification juridique : ils ne sont plus l'expression d'une volonté d'occuper, mais d'une volonté de cesser. Le ḥukm suit l'intention et la finalité de l'acte, non sa seule matérialité.

3

Position d'Abū Hāshim — il accomplit un acte interdit

Bi-ḥarām · le mukallaf condamné dans tous les cas
Pour le chef des muʿtazilites de Bassora, l'occupation est toujours ḥarām, y compris pendant la sortie : le mukallaf est piégé, péchant qu'il sorte ou qu'il reste.
Muʿtazilabi-ḥarām

L'argument d'Abū Hāshim

Le sharḥ rapporte sa thèse : « mā atā bihi min al-khurūj shughlun bi-ghayri idhnin ka-l-makth » — ce qu'il fait en sortant est une occupation sans permission, exactement comme le fait de rester sur place. Pour Abū Hāshim, ce qui qualifie l'acte n'est pas son orientation (vers la cessation) mais sa matérialité (l'occupation).

Il ajoute : « al-tawba innamā tataḥaqqaqu ʿinda intihāʾihi, idh lā iqlāʿa illā baʿdahu » — la repentance ne se réalise qu'après la fin de l'acte, car il n'y a de cessation qu'après être totalement sorti.

Conséquence : un mukallaf piégé

Si l'on suit Abū Hāshim, le mukallaf est condamné dans tous les cas :

  • S'il reste dans le terrain : péché (continuer l'occupation).
  • S'il sort : péché (continuer l'occupation pendant la sortie).
  • Aucun moyen de cesser le péché sans en commettre un.

Pourquoi cette position est rejetée

Cette position implique un taklīf bi-l-muḥāl — exiger l'impossible. On demande au mukallaf de cesser le péché ; or toute action qu'il entreprend (rester ou sortir) est péché. Il n'y a donc aucune voie pour obéir. Or les sunnites tiennent fermement que la Loi divine n'impose jamais l'impossible (cf. masʾala 51).

4

Position d'al-Juwaynī — la voie subtile

Murtabik fī al-maʿṣiya, maʿa inqiṭāʿ taklīf al-nahy · daqīq
Imām al-Ḥaramayn distingue la situation (encore péché, parce qu'il occupe encore) du nahy (déjà éteint, parce que la Loi ne lui demande plus de ne pas sortir).
al-Juwaynīdaqīq

Une position d'équilibriste

Imām al-Ḥaramayn se place mutawassiṭan bayna al-qawlayn — au milieu des deux thèses. Il ne suit ni la majorité (qui rend la sortie wājiba) ni Abū Hāshim (qui la rend ḥarām). Il introduit une distinction d'une grande finesse, que le matn nomme daqīq — subtile.

Les deux moments de la distinction

1) Sa situation concrète : murtabik fī al-maʿṣiya. Le mot murtabik signifie « empêtré, embarrassé, pris dans un filet ». Le mukallaf est matériellement encore dans la maʿṣiya : il occupe toujours le terrain. Le sharḥ le glose par « mutashabbik » — entortillé dans le péché.

2) Le statut juridique : inqiṭāʿ taklīf al-nahy. Mais en même temps, le nahy (l'interdiction) cesse de s'appliquer à lui. Le sharḥ explique : « li-anna ṭalaba al-iqlāʿi ʿan al-shughli yaqtaḍī kawnahu tāʾiban al-maʾmūra bihi, fa-lā nahya bihi » — parce que la demande de cessation suppose qu'il devienne repentant (ce qu'on lui ordonne) ; donc il n'y a plus d'interdiction sur l'acte qu'il accomplit pour cesser.

Une zone bizarre du taklīf

Le mukallaf est dans un état paradoxal :

  • Il vit encore le péché (situation matérielle de l'occupation).
  • Mais il ne commet plus de péché actuel (le nahy ne s'applique plus à ses pas de sortie).
  • Ni péché ni obligation au sens strict — un entre-deux juridique.

Le commentaire d'al-Subkī : huwa daqīq

Al-Subkī conclut le matn par deux mots — « wa-huwa daqīq », « et c'est subtil ». Cette appréciation n'est ni un rejet ni une adhésion : c'est une reconnaissance de la finesse intellectuelle de la position d'al-Juwaynī, sans pour autant l'adopter (al-Subkī penche pour la majorité).

5

Implications éthiques — la tawba comme acte

Le repentir n'est pas seulement intérieur : il s'incarne en obligations
Sortir du péché est un devoir actif. La masʾala montre que la tawba ne se réduit pas au regret : elle s'accomplit dans des actes que la Loi qualifie de wājib.
Éthiquetawba

Trois enseignements moraux

1) La repentance s'incarne. Elle n'est pas une attitude purement intérieure (regretter, pleurer). Elle se traduit en gestes que la Loi qualifie : sortir du lieu interdit, restituer le bien usurpé, demander pardon à la victime. Sans ces gestes, le « repentir » resterait un sentiment sans efficience juridique.

2) Le ḥukm épouse la dynamique de l'acte. L'acte n'est pas figé sur sa matérialité : il est lu dans son orientation. Les mêmes pas, animés par la volonté de continuer l'usurpation ou par celle d'y mettre fin, ne reçoivent pas le même statut. Le ḥukm épouse la finalité de l'acte, non sa seule forme extérieure.

3) La Loi ne piège jamais le mukallaf. La position d'Abū Hāshim — qui ne laisse aucune issue — est rejetée précisément parce qu'elle fermerait toute porte. La Loi sunnite, fidèle à « lā yukallifu Allāhu nafsan illā wusʿahā » (Q. 2:286), ouvre toujours une voie de retour.

La position d'al-Subkī justifiée

Pourquoi al-Subkī choisit-il ātin bi-wājib ? Le sharḥ et la doctrine majoritaire convergent vers trois raisons :

  • Logiquement cohérente : application directe de la masʾala 46 (le moyen suit le statut de la fin).
  • Éthiquement saine : elle valorise la tawba en cours, au lieu de la condamner.
  • Pratiquement utile : elle ne condamne pas le repentant — elle l'encourage en lui disant que ses pas sont déjà obéissance.

Le cas du khārij ghayr tāʾib

Note importante du sharḥ : « ammā al-khārij ghayr tāʾibin fa-ʿāṣin bi-khurūjihi ka-l-mākith » — celui qui sort sans se repentir (par exemple parce qu'il a été menacé, ou pour une raison étrangère à la cessation du péché) est désobéissant en sortant tout autant qu'en restant. C'est l'intention de tawba qui transfigure les pas.

6

Texte du matn — الخارج من المغصوب

Source primaire + sharḥ Badr al-Ṭāliʿ
Le passage déploie les trois positions et conclut sur le fameux « huwa daqīq ».
MatnSubkī

Texte du matn

وَالخَارِجُ مِنَ المَغْصُوبِ تَائِبًا آتٍ بِوَاجِبٍ، وَقَالَ أَبُو هَاشِمٍ: بِحَرَامٍ، وَقَالَ إِمَامُ الحَرَمَيْنِ: هُوَ مُرْتَبِكٌ فِي المَعْصِيَةِ، مَعَ انْقِطَاعِ تَكْلِيفِ النَّهْيِ عَنْهُ، وَهُوَ دَقِيقٌ.

Détail du sharḥ — Badr al-Ṭāliʿ

Le sharḥ commente : « wa-l-khārij min al-makān al-maghṣūb tāʾiban » — celui qui sort du lieu usurpé en se repentant — « ay nādiman ʿalā al-dukhūl fīhi, ʿāziman ʿalā an lā yaʿūda ilayhi » — c'est-à-dire regrettant d'y être entré, déterminé à ne plus y revenir — « ātin bi-wājib » — il accomplit un acte obligatoire — « min jihat al-tawba al-wājiba bi-mā atā bihi min al-khurūj ʿalā al-wajh al-madhkūr » — du fait de la repentance obligatoire qui s'incarne dans la sortie ainsi accomplie.

Puis pour Abū Hāshim : « wa-qāla Abū Hāshim min al-Muʿtazila : huwa ātin bi-ḥarām » — il a dit : il accomplit un acte interdit — « li-anna mā atā bihi min al-khurūji shughlun bi-ghayri idhnin ka-l-makth » — parce que sa sortie est une occupation sans permission, comme le fait de rester — « wa-l-tawbatu innamā tataḥaqqaqu ʿinda intihāʾih, idh lā iqlāʿa illā baʿdahu » — et la repentance ne se réalise qu'à la fin, car il n'y a de cessation qu'après être totalement sorti.

Pour al-Juwaynī : « wa-qāla Imām al-Ḥaramayn mutawassiṭan bayna al-qawlayn : huwa murtabik » — au milieu des deux : il est empêtré — « ay mutashabbik fī al-maʿṣiya » — entortillé dans le péché — « maʿa inqiṭāʿi taklīfi al-nahyi ʿanhu » — avec la cessation de l'interdiction le concernant — « li-anna ṭalaba al-iqlāʿi ʿan al-shughli yaqtaḍī kawnahu tāʾiban al-maʾmūra bihi, fa-lā nahya bihi » — car la demande de cessation suppose qu'il devienne le repentant ordonné, ce qui exclut l'interdiction sur cet acte.

Et al-Subkī conclut : « wa-huwa daqīq » — et c'est subtil. Il loue la finesse de la position d'al-Juwaynī sans pour autant l'adopter.

📋

À retenir

5 principes essentiels
La carte mentale du khārij min al-maghṣūb.
  • Cas : usurpateur repentant qui sort du terrain — ses pas de sortie sont matériellement encore une occupation
  • Position majoritaire (al-Subkī) : ātin bi-wājib — la sortie est obligatoire (application de la masʾala 46)
  • Abū Hāshim : bi-ḥarām — rejeté car implique un taklīf bi-l-muḥāl
  • Al-Juwaynī : murtabik fī al-maʿṣiya maʿa inqiṭāʿ al-nahy — situation encore péché, mais nahy éteint
  • La tawba transfigure les pas matériels en actes d'obéissance ; sans repentir, le khārij reste désobéissant
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Distinguer les trois positions et leurs présupposés.

Question

« Pourquoi la position d'Abū Hāshim — qui semble la plus rigoureuse moralement (l'occupation reste l'occupation) — est-elle pourtant rejetée par les uṣūliyyīn sunnites ? Et en quoi la position d'al-Juwaynī, bien qu'elle ne soit pas adoptée par al-Subkī, mérite-t-elle l'éloge de daqīq ? »

🧠 Grille mnémotechnique — les 4 voies sur la sortie

1
MAJORITÉ
al-Subkī
ātin bi-wājib
Application de la masʾala 46
2
ABŪ HĀSHIM
Muʿtazila
bi-ḥarām
Rejeté : taklīf bi-l-muḥāl
3
AL-JUWAYNĪ
Imām al-Ḥaramayn
murtabik · daqīq
Inqiṭāʿ al-nahy
CLÉ
La tawba transfigure
l'acte
Cf. masāʾil 46, 48, 51