بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte N°50

السَّاقِطُ عَلَى جَرِيحٍ

Le tombé sur un blessé · Quand toutes les options mènent au péché · Quatre positions sur un cas-limite

Cette masʾala est l'un des cas-tests théoriques les plus célèbres des uṣūl al-fiqh. Un homme, dans sa chute, ne peut éviter de tuer : s'il reste dans sa trajectoire, il écrase le blessé qui se trouve sous lui ; s'il change de direction, il atterrit sur un autre blessé. Soit on tue, soit on tue. Que dit le shar' lorsque toutes les options possibles mènent à un acte interdit ? Loin d'être un cas pratique, cette masʾala est conçue pour pousser les principes uṣūliyya à leurs limites — et tester leur cohérence dans la zone du muḥāl (impossible). Quatre positions se déploient, dont deux sont des suspensions remarquables : celle d'Imām al-Ḥaramayn al-Juwaynī (« il n'y a pas de ḥukm là-dedans ») et celle d'al-Ghazālī (tawaqquf).

وَالسَّاقِطُ عَلَى جَرِيحٍ يَقْتُلُهُ إِنِ اسْتَمَرَّ، وَكَفَأَهُ إِنْ لَمْ يَسْتَمِرَّ، قِيلَ: يَسْتَمِرُّ، وَقِيلَ: يَتَخَيَّرُ، وَقَالَ إِمَامُ الحَرَمَيْنِ: لَا حُكْمَ فِيهِ، وَتَوَقَّفَ الغَزَالِيُّ.

« Le tombé sur un blessé qui le tue s'il reste (dans sa trajectoire), et qui se renverse vers (un autre blessé) s'il ne reste pas — on a dit : qu'il reste ; on a dit : qu'il choisit ; Imām al-Ḥaramayn (al-Juwaynī) a dit : il n'y a pas de ḥukm là-dedans ; et al-Ghazālī a suspendu son jugement. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Muqaddima, masʾala 50 (الساقط على جريح)

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Quand toutes les options mènent au péché

Le scénario est volontairement extrême : un homme tombe d'une hauteur, et il est certain que sa chute tuera l'un de deux blessés. S'il reste dans sa trajectoire (istimrār), il tue le premier ; s'il renverse sa direction (kafaʾahu), il tue le second. Aucune option ne le fait sortir indemne du sang versé. La question que pose al-Subkī n'est pas quoi faire ? au sens pratique, mais que dit le shar' ? au sens théorique. Pour deux écoles, il existe encore un ḥukm — soit la passivité (yastamirru), soit le choix libre (yatakhayyaru). Pour deux autres — al-Juwaynī et al-Ghazālī — la réponse touche la limite même de la qualification juridique : il n'y a pas de ḥukm, ou bien on suspend le jugement. La masʾala est ainsi un laboratoire pour la maxime lā taklīf bi-l-muḥāl (cf. masʾala 51) et l'extrême du muljaʾ (cf. masʾala 9).

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Vocabulaire essentiel

السَّاقِطal-sāqiṭ
Le « tombé », celui qui chute d'une hauteur ; sujet de la masʾala dans sa chute en cours.
جَرِيحjarīḥ
Le « blessé » : ici, l'individu déjà à terre que la chute du sāqiṭ va achever.
الاِسْتِمْرَارal-istimrār
Le fait de rester dans la trajectoire — laisser la chute s'accomplir sans intervenir.
كَفَأَهُkafaʾahu
« Il l'a renversé » : changer de direction par un acte volontaire pour aller vers l'autre côté.
التَّخْيِيرal-takhyīr
Le choix libre laissé au mukallaf entre deux options de même valeur juridique.
لَا حُكْمَ فِيهِlā ḥukm fīhi
« Il n'y a pas de ḥukm là-dedans » : la situation échappe à la qualification juridique (al-Juwaynī).
التَّوَقُّفal-tawaqquf
La suspension du jugement : ne pas trancher, faute d'argument décisif (al-Ghazālī).
إِمَامُ الحَرَمَيْنِImām al-Ḥaramayn
Abū al-Maʿālī al-Juwaynī (m. 478/1085), maître d'al-Ghazālī ; tient ici la position « pas de ḥukm ».
الغَزَالِيal-Ghazālī
Abū Ḥāmid al-Ghazālī (m. 505/1111), ḥujjat al-islām ; suspend ici son jugement.
1

Le scénario théorique

Un cas-limite pour tester les principes
Un homme tombe : sa trajectoire le mène sur un blessé qu'il va tuer ; mais en se renversant, il atterrit sur un autre. Toutes les options aboutissent à tuer.
Cas-testDilemme

Le dispositif

Imaginons un homme qui chute d'une hauteur. La trajectoire de sa chute est telle que son corps va atterrir sur un blessé déjà à terre — un homme qui ne peut s'écarter, et que l'impact tuera. Le sāqiṭ a, par hypothèse théorique, la possibilité de renverser son corps en cours de chute (kafaʾahu) pour modifier sa trajectoire. Mais s'il le fait, il atterrit alors sur un autre blessé, qui sera également tué.

  • Option A — istimrār : rester dans la trajectoire ; il tue le blessé n°1 par passivité.
  • Option B — kafʾ : renverser sa direction ; il tue le blessé n°2 par acte volontaire.
  • Conclusion factuelle : dans tous les cas, un mort. Aucune option neutre n'existe.

Pourquoi ce cas est important

La masʾala teste la cohérence des principes uṣūliyya dans une zone limite. Trois questions se posent :

  • Le shar' peut-il charger un sujet alors qu'aucune option non-péché ne lui est ouverte ?
  • Y a-t-il une différence morale entre tuer par passivité (laisser la chute s'accomplir) et tuer par acte volontaire (renverser sa direction) ?
  • Si toutes les options sont des péchés, y a-t-il encore un ḥukm à formuler — ou bien la situation échappe-t-elle à la qualification juridique ?
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Position 1 — yastamirru (qu'il reste)

L'argument de la passivité (qīla)
Quelqu'un (qīla) soutient qu'il faut rester dans la trajectoire : tuer par passivité est moins grave que tuer par acte volontaire.
Position 1Passivité

Énoncé

Le matn rapporte cette position de manière anonyme : « qīla : yastamirru » — « on a dit : qu'il reste ». Le sāqiṭ doit laisser la chute s'accomplir sans modifier sa trajectoire. Il tuera le blessé n°1 — mais par défaut, non par décision active.

Logique sous-jacente

Le raisonnement repose sur une distinction entre deux types de causation :

  • Tuer par passivité (ne pas intervenir, laisser advenir) : le sāqiṭ est cause matérielle du décès, mais il ne choisit pas l'événement par un acte propre.
  • Tuer par acte volontaire (changer de trajectoire pour aller vers l'autre) : le sāqiṭ devient auteur actif de la mort, ajoutant une volonté à la causation matérielle.

Selon cette position, le shar' privilégie l'abstention à l'action quand toutes deux mènent à un mal. Il vaut mieux subir sa chute que choisir sa victime.

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Position 2 — yatakhayyaru (qu'il choisit)

L'argument de l'équivalence (qīla)
Une autre opinion (qīla) : il a le takhyīr. Quelle que soit la direction, le résultat est le même — il choisit librement.
Position 2Takhyīr

Énoncé

Le matn énonce ensuite : « wa-qīla : yatakhayyaru » — « et on a dit : qu'il choisit ». Le sāqiṭ a un choix libre entre les deux options. Aucune n'est privilégiée par le shar'.

Logique sous-jacente

Cette position part du résultat : dans les deux cas, un blessé meurt. La distinction passivité / activité est ici refusée, ou jugée non pertinente, parce que :

  • Le sāqiṭ est déjà en chute : il n'a plus de position « neutre » à laquelle revenir.
  • Que ce soit par istimrār ou par kafʾ, c'est son corps qui tue, dans les deux cas.
  • L'acte de renverser n'est pas un péché ajouté : c'est simplement la seconde forme du même problème de causation.

Puisque les options se valent juridiquement, le shar' confie au mukallaf le takhyīr — il choisit selon ses propres critères (par exemple, qui des deux blessés a le plus de chances de survivre, ou des considérations qui lui sont propres).

4

Position d'al-Juwaynī — lā ḥukm fīhi

La suspension de la juridicité
Imām al-Ḥaramayn al-Juwaynī : la situation échappe à la qualification juridique. Il n'y a tout simplement pas de ḥukm ici.
Al-JuwaynīLā ḥukm

Énoncé

Le matn rapporte la position d'Imām al-Ḥaramayn (al-Juwaynī) en termes radicaux : « lā ḥukm fīhi » — « il n'y a pas de ḥukm là-dedans ». La situation, parce qu'elle ne laisse aucune option non-péché, sort du domaine de la qualification juridique.

Logique sous-jacente

Le raisonnement de Juwaynī s'appuie sur un principe central de l'uṣūl : le shar' ne charge pas l'impossible (lā taklīf bi-l-muḥāl — voir masʾala 51). Or, dans ce cas :

  • Le mukallaf est forcé d'agir d'une manière ou d'une autre — il ne peut suspendre sa chute.
  • Toutes les options qui s'offrent à lui sont des péchés (tuer un innocent).
  • Lui demander de ne pas tuer reviendrait à lui demander l'impossible.

Conclusion : le shar' se retire de cette zone. Ni interdiction, ni obligation, ni permission, ni recommandation — aucune qualification n'est applicable. La situation est en dehors du khiṭāb légal.

Portée doctrinale

C'est une position positive et radicale : Juwaynī ne dit pas « on ne sait pas », il dit « il n'y a rien à savoir ». La juridicité elle-même est suspendue, comme dans les cas où la révélation ne s'est pas prononcée et où la raison ne peut conclure.

5

Position d'al-Ghazālī — tawaqquf

La suspension du jugement
Al-Ghazālī, élève de Juwaynī, ne tranche pas. Les arguments des deux côtés se valent : il suspend son jugement.
Al-GhazālīTawaqquf

Énoncé

Le matn conclut : « wa-tawaqqafa al-Ghazālī » — « et al-Ghazālī a suspendu son jugement ». Il considère que les arguments des positions précédentes sont équivalents — il ne peut pas trancher en faveur de l'une plutôt que de l'autre.

Logique sous-jacente

Le tawaqquf ghazālien procède différemment du lā ḥukm de son maître :

  • Al-Ghazālī ne dit pas qu'il n'existe pas de ḥukm.
  • Il dit qu'on ne peut pas savoir lequel est le bon.
  • C'est une position épistémique — sur ce que nous pouvons connaître — non ontologique.

Différence avec al-Juwaynī

Cette nuance est subtile mais cruciale :

  • Al-Juwaynī (lā ḥukm fīhi) : position positive — affirmation que le shar' ne s'applique pas dans cette zone.
  • Al-Ghazālī (tawaqquf) : position négative — silence sur ce que dirait le shar', faute d'argument décisif.

Pour Juwaynī, on sait qu'il n'y a pas de ḥukm. Pour Ghazālī, on ne sait pas s'il y en a un, ni lequel.

6

Texte du matn — الساقط على جريح

Source primaire + sharḥ
Une phrase brève qui condense le dilemme et déploie quatre positions en quelques mots.
MatnSubkī

Texte du matn

وَالسَّاقِطُ عَلَى جَرِيحٍ يَقْتُلُهُ إِنِ اسْتَمَرَّ، وَكَفَأَهُ إِنْ لَمْ يَسْتَمِرَّ، قِيلَ: يَسْتَمِرُّ، وَقِيلَ: يَتَخَيَّرُ، وَقَالَ إِمَامُ الحَرَمَيْنِ: لَا حُكْمَ فِيهِ، وَتَوَقَّفَ الغَزَالِيُّ.

Détail du sharḥ

Le sharḥ commente : « wa-l-sāqiṭu ʿalá jarīḥin » — al-Subkī évoque ici le scénario du tombé sur un blessé — « yaqtuluhu in istamarra » — qui le tue s'il reste dans sa trajectoire — « wa-kafaʾahu in lam yastamirr » — et qui se renverse vers (un autre blessé) s'il ne reste pas. Le verbe kafaʾahu évoque ici un renversement de direction : le sāqiṭ inverse activement sa trajectoire.

Puis : « qīla : yastamirru » — on a dit qu'il reste. C'est la position 1, fondée sur l'idée que tuer par passivité est moins grave que tuer par acte volontaire. « Wa-qīla : yatakhayyaru » — et on a dit qu'il choisit. C'est la position 2, fondée sur l'équivalence des deux options.

Ensuite : « wa-qāla Imām al-Ḥaramayn : lā ḥukm fīhi » — Imām al-Ḥaramayn (al-Juwaynī) a dit : pas de ḥukm là-dedans. C'est la position 3, qui suspend la juridicité elle-même. La logique : le shar' ne charge pas l'impossible (lā taklīf bi-l-muḥāl), et ici toute option est péché, donc le shar' ne s'applique pas.

Enfin : « wa-tawaqqafa al-Ghazālī » — et al-Ghazālī a suspendu son jugement. C'est la position 4. Le sharḥ note que la nuance avec son maître est fine : Juwaynī affirme positivement l'absence de ḥukm ; Ghazālī, plus prudent, suspend simplement la connaissance.

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À retenir

5 principes essentiels
La carte mentale du sāqiṭ ʿalá jarīḥ et de ses quatre positions.
  • La masʾala est théorique-pédagogique : elle teste la cohérence des principes uṣūliyya dans un cas-limite, non un cas pratique
  • Quatre positions : yastamirru (passif) — yatakhayyaru (choix libre) — lā ḥukm fīhi (al-Juwaynī) — tawaqquf (al-Ghazālī)
  • La distinction passivité / activité est centrale : tuer par istimrār et tuer par kafʾ ne sont pas équivalents pour la position 1, équivalents pour la 2
  • La position d'al-Juwaynī applique la maxime lā taklīf bi-l-muḥāl (cf. masʾala 51) — quand toutes les options sont péché, le shar' se retire
  • Al-Juwaynī (lā ḥukm fīhi) et al-Ghazālī (tawaqquf) ne disent pas la même chose : le premier nie ontologiquement le ḥukm, le second suspend épistémologiquement le jugement
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Distinguer les deux suspensions et localiser leur différence.

Question

« Al-Juwaynī dit "lā ḥukm fīhi" et al-Ghazālī "tawaqqaftu" — superficiellement, les deux refusent de trancher. Mais leurs positions sont en réalité très différentes. Expliquez la nuance, en précisant à laquelle des deux on pourrait reprocher l'incohérence avec le principe lā taklīf bi-l-muḥāl. »

🧠 Grille mnémotechnique — les 4 positions

1
YASTAMIRRU
Qu'il reste
passivité
qīla
2
YATAKHAYYARU
Qu'il choisit
takhyīr
qīla
3
LĀ ḤUKM FĪHI
Pas de ḥukm
suspension de la juridicité
al-Juwaynī
4
TAWAQQUF
Suspension du jugement
épistémique
al-Ghazālī